vendredi 8 mai 2015

On a envie de chanter

Quand le printemps vous saute aux narines dès que vous sortez,
quand la lumière rasante du petit matin éclaire la cime des arbres, du côté de Mange-Tian,
quand les jeunes feuilles des chênes verts vous glissent gentiment leur rosée dans le cou,
quand le sentier se cache sous une palette de fleurs jaunes dont j'ai oublié le nom,
quand un brouillard fin comme une soie japonaise s'effiloche là-bas au pied des Monts du Vaucluse,
quand le rossignol insaisissable vous accompagne d'arbre en arbre de ses trilles coulés, que vous écoutez tout en étant bien incapable de prévoir la suite de la partition,
quand la garrigue s'éveille, fraîche et déjà lumineuse,
et quand, au détour d'une clairière, un chevreuil en rut fait le beau autour de sa biche et vous gratifie de ses aboiements plus horribles que ceux d'un roquet,
alors, on a envie de chanter.

mardi 10 mars 2015

Dos au peuple!

Rome janvier 2015. Nous avions célébré la messe à Sainte Marie Majeure, dans une chapelle latérale avec - bien sûr - l'autel monumental s'appuyant sur le mur. En enlevant mon aube après la messe, je disais à un prêtre de l'Emmanuel qui en faisait autant :"Cela fait bien 50 ans que je n'avais célébré la messe "dos au peuple"." Et lui de rétorquer :"Mais c'est très bien comme ça! On devrait toujours célébrer ainsi!"
J'en suis resté baba, K.O. debout! Alors il m'a porté l'estocade :"Vous verrez: bientôt tout le monde fera comme ça!" J'étais anéanti, horrifié, pantelant d'indignation. Comment peut-on faire un  rétro-pédalage pareil? Revenir 60 ans en arrière? Bien sûr, que je sache Vatican 2 ne s'est pas prononcé sur la pratique de la célébration, liberté est laissée à chacun. Mais une vision saine de l'Eglise, vision issue du Concile, a rendu normale la célébration "face au peuple". Tout le monde comprend la charge symbolique forte liée à cette pratique. Si la messe est le prolongement de la Cène du Jeudi Saint , a-t-on jamais vu un repas de famille où les gens se tournent le dos? Et surtout, le Christ est présent d'abord dans la communauté qui célèbre (Constitution Lumen Gentium n°14)
Ce prêtre de l’Emmanuel ajoutait :"A la messe, on est tous tournés vers Dieu, devant nous.". Non, en vertu de l'Incarnation, le Christ est d'abord parmi nous. Et ce que cet abbé ne disait pas, c'est que, dans la célébration "dos au peuple", le prêtre se trouve l'intermédiaire obligé entre Dieu et les hommes, comme l'était le Grand Prêtre juif au temple. Et depuis quand les chrétiens ont besoin d'un intermédiaire autre que Jésus pour aller vers Dieu? Va-t-on remettre le prêtre sur le piédestal du haut duquel le Concile l'a fait descendre? 
En relisant le livre lumineux de Jean-Noêl Bezançon :"La messe de tout le monde", on se rend compte de quelles dérives l'Eglise s'est rendue autrefoiscoupable en faisant du prêtre un super-chrétien, et des laïcs de gentilles "brebis" juste bonnes à répondre Amen.
Je crois qu'il faut aller plus loin que l'indignation.  Ainsi je n'hésite pas à appeler les chrétiens à s'insurger contre une pratique qui, au fond, vise à renier le Concile et tout le renouveau que le Concile a voulu donner à l'Eglise. Ne vous laissez pas faire par ces prêtres qui ont une théologie datant du Concile de Trente. Rappelez-leur que la théologie est une science, et comme toute science elle évolue, réfléchit, comprend mieux les choses, va plus loin. Elle est, comme toutes les sciences, capable de progrès. Alors évitons le piège salafiste, ce piège qui serine aux croyants :"C'est le vieux qui est bon." Ne faisons pas comme l'islam officiel, empêtré dans son passé, peinant à aborder positivement la modernité.
Alors ayez le culot de dire non... tout en expliquant les raisons de votre refus. Et excusez ma colère!
Mais je crois que c'est une juste colère.

mardi 10 février 2015

6. Le croyant, fragile et solide.



Voici une histoire que je ne me lasse pas de raconter! Cela se passe au Nord-Cameroun. En montagne, j'entre dans la cour intérieure d'un saré, l'enclos familial,. Personne pour m'accueillir, à part un bambin qui, à la vue de cet horrible blanc, se sauve...et va se jeter dans les jambes de son père qui sort de sa case. Et l'homme, dans un geste tout naturel là-bas, attrape le gamin par un bras et hop! le juche sur son épaule. Alors de là-haut, l'enfant me décoche son plus beau sourire, l'air de dire :"Maintenant, avec mon papa, tu ne peux plus rien me faire!"

Et voilà bien éclairé mon propos de ce matin. Je suis, nous sommes tous comme ce petit, des bonshommes fragiles, relatifs, cachant notre peu de solidité sous des airs plus ou moins bravaches. Mais si, comme croyant, je monte sur les épaules de Dieu, alors oui, je deviens vraiment solide.
Le plus extraordinaire, c'est que Dieu lui-même est entré dans notre fragilité. Car la fête de Noël, c'est bien cela: Dieu qui vient partager notre faiblesse, marcher avec nous.   Il connaît la tentation, il pleure Lazare son ami, il crie de détresse à Gethsémani.

Chacun connaît très bien ses fragilités. Pas la peine d'insister, on ne demande pas à un accidenté de la route  s'il a mal. Mais si je réfléchis avec ma foi, je me rends compte que ma fragilité est une chance. C'est une chance car elle me pousse à faire confiance à un autre que moi-même, à grimper sur les épaules de Dieu. Rien de pire que le "suffisant". Le mot est clair: le suffisant se suffit à lui-même, il n'a besoin de personne. Pauvre de lui! A la première crise, qui viendra l'aider? Non, ma fragilité me rend accessible aux autres, et les autres me deviennent proches. Quand le docteur tombe malade, il comprend mieux ses malades.... Et je trouve ma solidité hors de moi-même, en Dieu si je suis chrétien. Rilke a célébré la fragilité de l'homme, Etty Hillesum a découvert la fragilité de Dieu, et Gabriel Ringlet a écrit avec bonheur un "Eloge de la fragilité".

Mais regardons l'Histoire. Il y a plein de fragiles-solides dans l'Histoire. St Pierre, mort de trouille dans la cour du grand-prêtre, et envoyé par Jésus "raffermir ses frères". St Augustin, criant sa misère dans ses Confessions, et devenu le grand spirituel que nous connaissons. Mère Térésa, passant par de terribles "nuits de la foi", et princesse de charité. Citons même Tierno Boukar, simple paysan musulman, grand mystique et persécuté pour cela. Tous ont été témoins de leur propre fragilité, mais leur foi fut solide.

lundi 12 janvier 2015

Après l'émotion, la réflexion

Des millions de gens dans la rue, des cris, répétés, scandés :"Je suis Charlie!". Des foules spontanées, volontaires. On sent une conscience qui se rassemble, ce n'est ni une mode, ni une psychose; simplement un peuple qui se lève pour crier sa foi en la liberté, son rejet de la bêtise.
Mais, lentement, une pensée me vient: des "charlies" massacrés, il y en a partout, en Irak, au Nigéria, au Yemen. A l'Est-Nigéria, il y a trois jours, des centaines de femmes, d'enfants, de vieux sont morts parce qu'ils ne n'avaient pas couru assez vite. Ce n'est pas du roman, c’est la réalité. Ces gens, ces frères et sœurs, avaient le droit de vivre libres, de penser librement comme les dessinateurs de Charlie Hebdo. Ces petits avaient le droit de vivre, simplement. Mais, à l'image de ces grands fauves qu'on voit à la télé, les islamistes s’attaquent d'abord aux plus faibles. C'est plus facile!
Mais qui s'en soucie? L'horreur se serait-elle banalisée à ce point? Je ne le pense pas. Mais Kano, Maïduguri, c'est loin. Et encore: en France, il y a une société civile qui réagit, qui crie sa fureur, son amour de la liberté. Mais dans bien des pays, en vérité, où est la société civile? Bâillonnée par les dictatures, flouée par la corruption, la société se tait, se replie sur sa peur. Et puis, à Douala comme à Kano, qui se soucie des massacres du Nord? Qui se soucie de ces jeunes qui s'engagent dans Boko Haram parce qu'ils n'en peuvent plus de pauvreté? Et pourquoi l’armée nigériane, à l'instar de l’armée irakienne, est-elle si peu combative? Voilà le premier mal qui fait le lit de Boko Haram et autres barbares.
Et encore: les Etats vont-ils assez loin? Faire face à l'horreur, mettre ces bandits hors d'état de nuire? Bien sûr, mais la réponse à ces questions n'est pas seulement dans l'Hexagone. Pour suivre ce que disait quelqu'un dans C dans l'air, tout le monde sait que pour éteindre un feu, il faut l'attaquer à la base. Où sont les bases de cette barbarie actuelle? Tant qu'on n'aura pas eu raison de ceux qui financent les islamistes, de ceux qui les motivent, de ceux qui les arment, on aura beau tenter d'éteindre le feu en Europe, on n'y arrivera pas.
Mais j'oubliais: le Qatar, c'est juteux pour nos affaires!

lundi 5 janvier 2015

Un mouton

Oui, dans la crèche, il y a toujours un mouton. Depuis la super-crèche de Bonnieux (à défaut car je n'ai pas vu  celle de St Pierre à Rome) jusqu'à la petite crèche avec des petits moutons que je vois sur la petite cheminée de mon copain Alain, il y a toujours au moins un mouton.
Je n'y avais jamais pensé auparavant, mais cela m'est venu d'un coup lors d'une insomnie. Voilà: tous ces moutons de la crèche sont des signes, et ils nous disent quelque chose d'important... Parce qu'ils ne sont pas là seulement pour accompagner les bergers. En effet, timidement l'un des bergers - un gamin encore - ose offrir un agneau. Et là, d'un coup j'ai compris: ce garçon me révélait la dignité du pauvre.
C'est comme s'il disait à l'Enfant :"Je ne peux pas t'offrir de l’or ou te brûler de l'encens, je ne vais pas t'apporter une Rolls ou une BM, mais ce que j'ai, je te le donne!" Voilà, sous-entendu: "Je suis tout à fait capable de faire un cadeau. J'ai ma dignité, et je suis capable de te donner ce que j'ai." Et le pauvre tend son agneau à Celui qui vient lui rendre sa dignité.

On ne peut s'empêcher de penser à l'obole de la veuve dans l'Evangile (Marc 12/41-44). Elle n'a
rien dit, elle n'a pas fait d'effet de manches, d'ailleurs elle n'avait pas de manches, mais c'est bien Jésus qui lui a révélé, et qui a révélé à tous la dignité de cette vieille dame. :"Elle a donné plus que tous les autres!"
Plus près de nous, on retrouve là l'esprit du Développement. Pas d'aumônes dans le Développement, rien de "charitable". Quand on s'occupe d'alphabétisation, de PMI, d'animation féminine, on aide des hommes à se lever et à retrouver leur dignité d'enfants de Dieu. Et le village, petit à petit, se structure de nouveau, là où la coutume semblait défaillante. Les Boko Haram ne s'y trompent pas: quand ils attaquent un village du Nord-Cameroun, ils s'en prennent d'abord à l'instituteur, à l'animateur rural, à la responsable des femmes, au responsable de la communauté chrétienne. Hélas...
Le meilleur moment dans le creusement d'un puits, c'est la "fête de l'eau" qui ponctue la réussite :"Nous avons creusé, nous avons été capables de réussir". Et le cadeau fait au village, ce ne sera plus un mouton, mais une belle eau propre. Et ce sera encore Noël pour tous.

dimanche 23 novembre 2014

"Chacun sin pin, chacun s'n'harin!"

"Chacun son pain, chacun son hareng!" En patois de Grand-Fort-Philippe, cela veut dire :"Chacun pour soi."... En fait, il suffit de passer huit jours sur le littoral flamand pour constater que c'est un proverbe menteur! Allez donc partager un repas de chasse après avoir arpenté les dunes pendant quelques heures. Et vous verrez que, comme dans tout repas de chasse, il y a une ambiance rare. Entre le pâté de lièvre, les blagues "à la flamande" et les déférents "Monsieur le curé, encore un doigt de bordeaux?", c'est un plaisir, ça aide à croire à la vie.
Et pourtant, au premier abord, le pays n'est guère à l'image du repas de chasse! Passer brusquement des paysages aimables de la Provence aux plaines du Nord maritime, ce n'est pas évident. Malgré la proximité de la centrale nucléaire et de l'immense port de Dunkerque, le pays garde une note sauvage, il ne se laisse pas apprivoiser comme ça.
Il y a cette immensité de la mer et des horizons, immensité qu'on retrouve si bien dans les peintures du grandfortois Van Hecke; on distingue difficilement le ciel de la mer, rien pour accrocher le regard, à part peut-être ce chasseur sortant de sa hutte au loin, ou cette blanche aigrette au bord des saladelles. Rien d'aimable dans la grosse houle grise qui vient battre la jetée de Grand-Fort à marée haute.
Oui, mais c'est comme ça que j'aime ce pays: venteux, rugueux, avec des gens au bel accent picard, habitués au vent et à la pluie, mais très heureux en tout temps, même quand le soleil se montre, ce qui n'est pas rare sur la côte. Des gens chaleureux: dès que vous poussez la porte, ce n'est que du bonheur et des rires... Mais refermez donc la porte, s'il vous plaît. Merci.

mercredi 5 novembre 2014

5. Le croyant, un contemplatif



Le Petit Prince, de St Exupéry, avec son écharpe de lune... Le Petit Prince vit comme tout le monde, mais il donne à chaque être et à chaque chose sa juste proportion. Il promène de grands yeux étonnés sur le monde qui s'agite, et contemple les traders, les ministres, les poivrots. Et après tous ceux-là, il nous rappelle que l'important c'est le cœur. Les yeux étonnés du Petit Prince, ce sont les yeux de Jésus qui contemple le monde... et son Père du ciel. Jésus vit cette double présence, à son Père et au monde. Et quand il prie, aucune force au monde ne peut l'arracher à sa prière.
A la suite de Jésus, le croyant contemple. Comme tout le monde, il aime, rit, danse et pleure. Mais lui aussi cherche éperdument le plus important, cet essentiel que Jésus lui montre. Il le cherche cet essentiel, pas pour le posséder, mais pour le contempler.
Contempler Dieu à partir de quoi? Il y a la Bible bien sûr, c'est la source. Il y aussi la nature, quand on ne vit pas à longueur d'année dans un univers de béton.... Il y a les événements. C'est très important les événements, car ils nous permettent de contempler Dieu et le monde. Il est important pour le croyant de se tenir à l'écoute du monde. Sinon pour le changer, du moins pour lire Dieu à travers les hommes, et apprendre à les aimer  comme Jésus les aime. Lire un grand quotidien n'est pas du luxe... à condition de ne pas s'en tenir aux événements sportifs. Lire surtout les journaux et revues qui repèrent  le bien, le positif dans le monde, comme le fait la revue la Vie. C'est rarement sensationnel, car Dieu n'aime pas trop le bling-bling. A nous de discerner ...
Seulement voilà: pour contempler, il faut s'arrêter de courir. Arrêter de vivre "en électrons hyperactifs", comme dit Pierre Rabhi. Qui dit contemplation dit arrêt sur image, méditation, éternité. Donc, fermer la télé (ce qui dans certaines maisons relève de l'exploit!), "marcher tout doucement vers une fontaine", comme dit le Petit Prince. Oui, contempler dans le monde actuel n'est pas facile, mais voilà l'immense bienfait que peuvent faire au chrétien quelques jours à la campagne, ou dans une abbaye. Ou marcher, longuement, vers Compostelle ou Vézelay. Le Synode des évêques 2012 rappelle "qu'il faut toujours cultiver un espace intérieur qui donne un sens chrétien à l'engagement et à l'activité."
Dans sa première lettre, St Jean dit :"Ce que nous avons vu et entendu, nous vous l'annonçons."  Voilà la racine du témoignage chrétien. Pour annoncer Jésus, il faut avoir demeuré avec lui, l'avoir contemplé... Pour finir, citons le pape François (encore lui!): "La meilleure motivation pour se décider à communiquer l'Evangile est de le contempler avec amour."