mercredi 10 novembre 2010

écrire, c'est célébrer

Ecrire, c'est parfois crier, dénoncer, avec les risques que cela comporte. Les journalistes russes en savent quelque chose.... Ecrire, c'est aussi - parfois encore - rire un peu, avec le secret plaisir d'apporter une seconde de bonheur à d'autres.

Ecrire, c'est aussi célébrer. De ma fenêtre, je vois souvent cette dame qui sort une voiture d'handicapé du coffre, la déplie et y dépose sa vieille tante pour aller faire un brin de prière ensemble. J'ai aussi dans les yeux Florence, si patiente avec sa mère âgée outrageusement posséssive. Et Mireille, tellement attentive à son mari hémiplégique, faisant la récolte des journaux du matin pour le plaisir de son homme.... Toute cette tendresse est si discrète qu'on risque de passer à côté sans la voir. Alors écrivons-la pour la célébrer, la tendresse. Tout comme d'autres ont raconté le courage fabuleux et presqu'anonyme de ces "deuxième classe " dans la Grande Guerre.

Un jour on me dira :"Tu ne conduis plus, tu deviens dangereux." Ensuite viendra :"Laisse ton travail à un plus jeune." Mais je demande au Ciel de tout mon coeur qu'Il m'aide à ne pas m'enfermer dans ma bulle de vieux, pour garder au moins un oeil ouvert sur la beauté du monde et sur la gentillesse des gens. Plus une main pour les célébrer!

lundi 18 octobre 2010

trente mille jours


Dieu que la langue française est belle! Ce n'est pas chauvinisme que de le dire; je suppose qu'un anglais déclamant un poème de Keats, ou un italien lisant la Divine Comédie dans le texte, pourraient en dire autant de leur langue...

Je suis en train de lire "Trente mille jours", de Maurice Genevoix. Et je me régale, pas tant pour le récit que pour le pur plaisir de lire du bon français, de l'excellent français. J'avais lu avec délectation "La dernière harde" quand j'avais 17 ans; 60 ans plus tard, c'est le même émerveillement: nous avons affaire à un orfèvre en la matière.

Ne pensons pas qu'écrire soit facile! J'imagine le travail de romain que cela représenta pour Mr Genevoix: chercher les mots exacts pour décrire les chatoiements de la Loire, ou le friselis des petits d'hirondelle (qu'il nomme joliment hirondeaux) sous le toit, respecter le rythme des phrases, des expressions, tout cela ne se fait pas en un tour de main. Résultat: le texte ne parle pas, il chante. Comme une toile de Monet. Existe-t-il aussi un impressionnisme du langage?

A vrai dire, au jour d'aujourd'hui on a du mal, sinon à goûter, du moins à comprendre le style de Maurice Genevoix. Non qu'il soit passé de mode, mais nous sommes au temps du "fast": on consomme de l'info, on n'a plus le temps de déguster un vrai livre. Pire: on a un oeil sur la télé et un autre sur le journal, ce qui est pour le moins acrobatique!

Je ris de moi-même qui n'arrive pas à finir mes mots: info, télé, parce que je veux vite arriver au bout de mon propos... Heureux ami Loïc, à qui jamais vous ne ferez dire "frigo", mais "réfrigérateur".

Heureux ceux qui prennent le temps de dire, ou de vivre.

samedi 2 octobre 2010

amitié

Je regardais l'autre jour une Petite Soeur de Jésus (P. de Foucauld), évoluant dans la maison de convalescence où elle se reposait après une opération difficile. Rieuse, à l'aise avec tout le monde, attentive à l'histoire de chacun, elle diffusait autour d'elle une ambiance d'amitié légère, un je-ne-sais-quoi qui donne envie de vivre, une sorte de lumière qui éclairait le visage de chacun et de chacune en ce lieu au demeurant pas trop passionnant.


Et je me disais: communiquer sa foi, c'est ça. La foi ne se transmet pas - pas seulement - par la tête, mais par le coeur... La catéchèse est de l'ordre de l'enseignement, mais la foi est de l'ordre du témoignage. Un homme peut avoir une grosse Bible complète dans ses rayons, il a beau faire quatre ans de catéchèse, écouter trente-six homélies, toutes ces petites choses ne peuvent constituer, au mieux, qu'un éveil à la foi; si elles restent au niveau du chapeau, elles ne donnent pas la foi. Il faut que le coeur soit touché.


Le coeur est touché à partir de témoins que l'on voit vivre. Ensuite, la lecture de la Bible, les entretiens, la réflexion et la prière alimentent la foi et la rendent plus personnelle, plus éclairée. Pour le rationaliste pur et dur (si cela existe), pour le scientiste qui "ne croit que ce qu'il voit", la foi restera absconse, c'est sûr! Car avec elle, on entre dans le monde du symbole. L'amitié est de l'ordre du symbole, le coeur ne se voit qu'à travers le sourire.

mardi 21 septembre 2010

Bunkerisation

Quel mot! Employé par Bernard Guettaz sur France Inter dans un édito lumineux, il n'est pas facile à prononcer, ni sans doute très récent; mais il dit bien ce qu'il veut dire! L'Europe se "bunkerise"...

On s'en rend compte en voyageant un peu: fiches policières en Italie sous l'influence d'une Ligue du Nord consternante, déclarations imbéciles de certains flamants belges, rodomontades du FN, mensonges sanglants de l'ETA basque.... Arriverons-nous à un repli sur soi généralisé des nations, voire des régions, une sorte de féodalisation (quel mot encore!) de l'Europe, un retour à ce qui fit le malheur de nos pays à travers deux guerres mondiales? L'étranger, blanc ou basané ou noir, devient-il l'horreur?

Se replier sur soi, est-ce un réflexe de peur? En tous cas, c'est le réflexe de l'ado qui se mure dans le rejet des autres parce qu'il est en mal d'une affirmation de soi qui ne vient pas. C'est aussi le réflexe de celui qui refuse de partager.

Il n'y a pas si longtemps, on a vu des prêtres se faire les champions de la celtitude, de la basquitude ou de la corsitude. Ils avaient lu l'Evangile, mais avaient joué les prolongations de façon assez incongrue. Missionnaires, nous avons connu ce dilemne: aider les "kirdi", les gens des montagnes jadis méprisés, à affirmer leur identité et leur fierté de race face aux musulmans. Il fallait les encourager à s'affirmer, mais en même temps les aider à ne pas faire de leur ethnie le centre de tout, comme cela s'est vu. Sans peur certes, mais aussi sans exclusive de 'l'autre", afin qu'un jour naisse une véritable société civile camerounaise.

Il me semble que pour nous, oblats du monde et chrétiens de haute mer, la voie à suivre soit claire, sinon facile.

samedi 21 août 2010

la 11ème heure

Le jour de mon enterrement - ce n'est pas vaine morbidité que d'y penser parfois - il y aura sans doute une belle messe, et dans l'homélie dite par un copain, on glissera peut-être le "C'est bien, bon et fidèle serviteur, entre dans la joie de ton Maître".
Bon, même si la vérité historique ne colle pas forcément avec cette dernière citation, je crois pouvoir dire que j'ai été un de ces ouvriers de la première heure dont parle l'évangile (Mathieu 20/1), "supportant la chaleur du jour" - oh que oui au Cameroun! -, affrontant l'indifférence, le refus etc...

Alors, avant que ne soit prononcée ladite homélie, je voudrais émettre une dernière volonté: qu'à la suite du "bon et fidèle serviteur" de la première heure, on évoque aussi les "ouvriers de la 11ème heure". Je ne parle pas de ceux qui se sont installés dans une confortable indifférence face aux choses de la foi, mais de ceux et celles qui, un jour, ont été bousculés par Dieu et se sont éveillés à l'évangile, ou qui du moins se sont posés la question. Et cela, à n'importe quel âge.
Je dis bien: "bousculés par Dieu". Car cela peut arriver n'importe quand, lors d'un malheur, d'une rencontre, ou plus simplement, d'une visite... Tous les jours je prie pour que, parmi ces touristes qui visitent Lumière, il y en ait au moins un par an qui soit touché et s'éveille à la foi. Un par an, ce n'est pas être trop exigeant me semble-t-il; et cela fait partie de mon travail missionnaire. Car de plus en plus, la France devient le pays rêvé pour ces "ouvriers de la 11ème heure".
Y en aura-t-il, de ces ouvriers tardifs, qui affronteront la mort à la même heure, à la même minute que moi??? Alors, je me sentirai moins seul à "faire le passage".

jeudi 5 août 2010

gens du voyage

Cette histoire de St Aignan, où des "gens du voyage" ont attaqué une gendarmerie et fait du dégât, me travaille. Elle n'est pas sans me rappeler ces bagarres sur le marché, au Nord-Cameroun, où les gens, chrétiens compris, ne regardaient pas qui avait tort qui avait raison, mais se jetaient joyeusemenet dans la mêlée aux côtés de leur clan.
Au-delà de cette affaire, au-delà des soupirs accusant les voleurs de poules et les pendards qui coupent nos fleurs, je me dis que tous, quelque part, nous sommes des "gens du voyage"! Il faut lire la Lettre aux Hébreux, chapitre 11 versets 8 et 9, pour comprendre. Des nomades, des pélerins.
Plus que tout autre, le missionnaire est un nomade. Il va où on l'envoie, prêt à aller plus loin... Mais c'est là que bute ma réflexion. Car, missionnaire, je suis à la fois nomade et super-sédentaire. A la fois prêt à quitter pour aller ailleurs, et tenu de m'enraciner là où je me pose, tenu à m'acculturer. Si je ne suis que nomade, changeant de coin tous les deux ans, ce n'est pas sérieux, ce sera stérile. Mais si je m'accroche à ma place, m'identifiant désespérément à mon oeuvre, ce n'est pas bon non plus, et à la longue aussi stérile.
Nomade? Enraciné dans une terre? Tout est affaire de discernement.

dimanche 25 juillet 2010

Performance

Je suis alternativement admiratif, puis dubitatif, quand je vois la place que tient le sport dans la vie de bien des gens, jeunes et moins jeunes. C'est en privilégiant le sport de compétition, en même temps qu'est poursuivie avec ténacité la réussite scolaire, que les parents rêvent leur enfant. Quel papa ne désire pour son fils une vie meilleure que ce qu'il a connu? Dès lors, qui n'introduirait dans sa famille, peu ou prou, le culte de la performance?
D'ailleurs, avoir un rejeton beau, sportif, courageux et tenace dans l'effort, n'est-ce pas, inconsciemment le plus souvent, une manière de se valoriser soi-même?

D'où ce culte de la performance. Viser toujours plus loin, plus haut que ses possibilités. Mettre en oeuvre la devise de mon collège de Reims :"Quel que soit l'obstacle, lance d'abord ta monture, le reste suivra." Et quand on aime l'Histoire, on se rend compte de la place que tiennent dans notre culture ceux qui ont "forcé le destin", façonné le monde et chanté cocorico aux quatre coins du monde.
Mais s'en tenir là est dangereux. Habiller la performance en idole, c'est interdire à l'homme de vieillir, c'est envisager les années qui s'ajoutent comme une déchéance... Et pourtant, il faudra bien un jour accepter ses limites.Certains, sagement, s'en accommodent. D'autres, hélas, le supportent mal, restant à une image idéalisée d'eux-mêmes; ils cherchent alors des compensations, mais vieillissent mal... Oui, le culte de la performance a ses limites.

Maintenant, si je dis : engagement, service, don de soi, amour de l'autre, gratuité, se profile alors un autre type d'homme. Tout aussi performant et efficace que le premier, mais plus proche de l'homme tel que Dieu l'a rêvé en Jésus-Christ, plus "homme" que les "dieux du stade" à la grecque. On le voit vivre, cet homme, à travers le scoutisme, Médecins du Monde, la Coopération missionnaire, mais aussi dans le monde économique et social qui nous entoure.... On n'encouragera jamais assez les parents à présenter ce type d'homme à leurs jeunes, à condition de commencer quand ils sont tout petits.

Nous sera-t-il permis alors de penser qu'un autre monde est possible? J'entre tout à fait dans le credo de don Helder Camara, cette splendide profession de foi en l'homme autant qu'en Dieu, et dont je ne cite ici que la fin:

Je veux croire aux droits de l'homme, à la main ouverte, à la non-violence.
Parce que Jésus est ressuscité, je crois, toujours et malgré tout, à l'homme nouveau.
J'ose croire au rêve de Dieu même: un ciel nouveau, une terre nouvelle où la justice habitera.