lundi 2 septembre 2024

 

A la chapelle ???

                                                                                                                       

    On pourrait s'offusquer de trouver dans un coin de la chapelle l'image ci-contre! Que diantre vient-elle faire en ce lieu saint?

?
    Mais il    y a des images qui « parlent » et qui deviennent des photos-langage, à l’instar de celles auxquelles l’ami Alfonso Bartolotta nous a habitués. De telles images demandent un effort de décryptage. Celle-ci est profondément « humaine », mais elle répond à ce que disait le P. Varillon :  Dieu ne peut diviniser que ce que nous avons d’abord humanisé.. Bien des images nous parlent d’un au-delà d’elles-mêmes, elles peuvent nous parler de Dieu… Elles vont au-delà de l’humain, un plus loin qu’il nous faut découvrir en dépassant ce qui au premier abord nous semble bien peu « religieux » !

            Cette athlète en voiturette, tenue de sport et raquette à la main, nous dit plus que ce qu’elle représente. Elle est un signe, et comme tous les signes elle nous invite à chercher plus loin…  Après sans doute un temps de dépression ou de rage suite à son accident, il a fallu à cette dame une bonne dose de courage, de foi en la vie et d’endurance pour dépasser son handicap. Elle a dû traverser bien des souffrances, voire des désespérances, pour arriver à une sorte de résurrection, et ce fut pour elle à la fois une aventure pathétique, et magnifique.

            Au fond, cette dame est la figure moderne de tous les handicapés que Jésus a guéris. Elle reste certes paralysée des jambes comme dans le premier temps de la guérison  du paralytique en Luc 5/17-26. Mais pour elle aussi, a résonné l’appel du Christ :« Lève-toi et marche ! ». Alors, même en petite voiture, elle a retrouvé goût à la vie, au sens de l’effort et à la lutte contre elle-même. Elle est devenue signe d’espérance pour tous les blessés de la vie.

            Les JO paralympiques sont une invention récente ; ils restent un signe moderne pour nous, un signe fort « profane »,   à peine digne de figurer dans une chapelle ! Mais ce signe est éternel : Dieu est avec ceux et  celles qui se lèvent et qui marchent… même à cloche-pied !

mardi 13 août 2024

Mission

 




Chacun sait que les préjugés ont la vie dure ! Ainsi à propos de la mission. Le mot est à peine prononcé que des relents tenaces de colonialisme, de « conquête des âmes » reviennent en surface, accompagnés d’images de missionnaires barbus comme des pères Noël, baroudeurs et casqués, forts en gueule et grands constructeurs, baptisant à tour de bras des foules plus ou moins « converties » à l’Évangile... Il nous faut résolument tourner le dos à ces clichés si nous voulons comprendre la mission aujourd’hui !

 

Sortir

 

            « Sortir » : le mot a été mis à la mode par le pape François. La mission, c’est sortir. Oui, mais pour aller où ? Pour faire quoi ? Bien sûr il s’agit d’abord « d’annoncer la Bonne Nouvelle » comme on dit en langage d’Église. Mais comment parler si les gens n’y comprennent rien ? C’est comme cultiver des tomates hors-sol. Au mieux, ils seront prêts à suivre la Parole au pied de la lettre, surtout si c’est « le père » (blanc) qui la proclame. Ainsi au village de Kila, où je parlais d’Adam et Ève avec force gestes : « Et Dieu dit : vous ne mangerez pas de cet arbre-là ! » Et de mimer la scène en désignant un ficus voisin. Deux ans après, je repasse par là ; et les gens de me dire : « Tu sais, l’arbre que tu nous as dit, on n’y a pas touché, ah non ! »

 

            Il faut d’abord s’asseoir avec les gens, essayer de comprendre ce qu’ils vivent, vivre au mieux avec eux, au milieu d’eux, comme eux. Quand les Petites Sœurs de Foucauld partaient à Calais, elles n’y allaient pas la Bible à la main, elles y allaient pour rencontrer les migrants s’accrochant aux camions. Elles sortaient vers cette humanité souffrante, pour s’asseoir avec ces gens voulant vivre à tout prix.

 

            La mission du chrétien, c’est dehors. Pour tisser des liens. À Marseille et partout, il y a des pots de l’amitié en bas des immeubles et les chrétiens sont là. Au fond, on sort de chez soi, de son propre confort, pour faire un travail d’amour. Mais quand on sort, on attrape des coups, forcément. On se heurte au mal, on a mal au monde. Alors là, sortir veut dire « crier avec ceux qui crient, pleurer avec ceux qui pleurent ». Il y a donc une manière chrétienne de faire la fête avec ceux qui sont heureux, et une manière chrétienne de s’asseoir avec le voisin atteint de leucémie, ou avec ce jeune qui se bat pour trouver du travail.

 

            Or, face à la Mission, il y a deux types d’Églises possibles. Il y a l’Église qui sent un peu la naphtaline. Une Église frileuse, uniquement préoccupée de ses problèmes internes, de sa liturgie, de sa théologie. Cette Église prend figure de citadelle assiégée où le prêtre, du haut des remparts (de la chaire), tire à boulets rouges sur le monde et ses turpitudes. Pour cette Église, pas besoin de sortir ! À l’entendre, ce sont les autres qui doivent venir à elle. Ce sont eux qui doivent sortir du diable ("s'extirper de la boue", c'est pas mal aussi!) pour entrer dans la Vérité !

 

            L’autre modèle d’Église, c’est l’Église décoiffée par le vent du large, à l’image du regretté Laurent Bourgnon. Cette Église annonce le Royaume, mais elle cherche aussi les traces du Royaume dans le monde. Avec passion. Elle s’en émerveille, comme le Christ s’émerveillait devant la foi du centurion romain. J’aime bien le livre de Yann Arthus-Bertrand : Six milliards d’autres, où l’auteur arpente la Terre pour demander au Mongol, à l’Indien, à l’Américain : « Et toi, que penses-tu du bonheur, de la douleur, de l’amour ? » L’Église-qui-sort pose les mêmes questions. Poussée par l’Esprit, elle cherche ailleurs où souffle le vent de Dieu ; elle est attentive à ce que vivent les autres, tous les autres, pas seulement les chrétiens du coin. Cette Église est souvent sale comme dit François, car elle a mis les bras dans la misère humaine, et jusqu’au coude !

 

            Sortir, c’est revivre l’Exode. Pas besoin d’aller en Chine pour cela. Témoin ce papa qui rentre à la maison, fatigué après une rude journée de travail. Il se carre dans son fauteuil avec un « ouf ! » de contentement, ouvre son journal et... une toute petite voix monte du tapis : « Papa, viens jouer avec moi. » Et le papa laisse son journal, il « sort » vers son garçon pour jouer avec lui.

 

 

 

dimanche 3 mars 2024

7. Le pardon

 



            Le signe le plus haut de la liberté intérieure, c’est le pardon. Mais Seigneur, qu’il est difficile  de pardonner !... « Me faire ça à moi, jamais ! » Nous avons tous le coeur plus ou moins saignant des crasses qu’on nous a faites. Entre nous, nous avons  aussi des crasses à nous faire pardonner !… Toutes les grandes religions appellent au pardon. Pour les rabbins, on peut pardonner 4 fois. Pour l’islam, bien plus. Et l’Evangile : 77 fois 7 fois, c’est-à-dire toujours. Même s’il faut marcher sur son amour-propre…  Mais Dieu, que c’est difficile !

            Dans la Bible, Dieu finit toujours par pardonner. Vous me direz : « C’est normal, c’est son métier », comme disait Heine. Mais nous les hommes ?

            En fait, le pardon est le meilleur signe que tu es libre à l’intérieur. Le pardon  a deux faces :

1° pardonner à l’autre, c’est le libérer, lui. C’est le mot que l’on trouve dans la parabole du serviteur impitoyable (Mt 18). Le patron le « libère » de sa dette. Le pardon est un courant d‘air frais qui casse la spirale de la vengeance ! C’est la seule façon, je dis bien la seule façon, de vivre dans une société qui ne soit pas un enfer.

2° quand je pardonne, je me libère moi-même. Je ne suis plus esclave de rien, et d’abord de ma colère… Ingrid Betancourt disait : « Quand on pardonne, c’est avec soi-même qu’on fait la paix. » Voilà le signe que nous ont laissé le P. Kolbe pardonnant à ses bourreaux dans le bunker de la faim, Etty Hillesum dans le camp de la mort, Antoine Leiris, après le Bataclan, qui avait écrit cet article splendide : « Vous n’aurez pas ma haine. » Tous  gens qui ont pardonné, ou qui sont en route vers le pardon.

            Le P. Varillon appelle le pardon une re-création. Ce n’est pas un simple coup d’éponge, c’est un nouveau départ. A la fois pour l’agresseur et pour la victime. Dans le même sens, Daniel Marguerat dit que le pardon est une application pratique de la Résurrection.  Que ce soit après Auschwitz ou après le Rwanda, pour un chrétien le pardon fait partie d’un travail de deuil indispensable…. C’est dur de dire ça, je le sais, je l’ai moi-même éprouvé, c’est sanglant. Mais il faut le dire : la haine ferme les portes, le pardon ouvre vers un monde nouveau possible. ; il suffit de relire l’histoire de la femme adultère dans l’Evangile. Avec les gens qui l’accusaient, le seul horizon pour la dame était celui que lui présentait la haine : la mort. Avec Jésus une porte s’ouvre, une résurrection devient possible, à la fois pour la femme, et pour les gens qui voulaient la tuer. Nous devenons répliques de Jésus cassant les portes de la mort en ressuscitant.

            Pour pardonner, et c’est par là que nous terminons notre réflexion sur la liberté, pour pardonner il faut prendre assez de distance avec ton ego pour que ta liberté intérieure, celle à laquelle le Christ t’appelle, devienne possible.

            N’oublions pas : un homme, un jour, a pardonné sur une croix.

 

mercredi 10 janvier 2024

se libérer... de soi-même

 

 

                Il se disait « libéré ». Ou, en plus moderne, « rebelle ». Et, parce que moi prêtre j’étais là, il se proclamait « libéré de son baptême ». En fait, il n’avait appris de sa religion qu’un ensemble  de préceptes plus moraux les uns que les autres, mais pour lui à la longue insupportables : « Fais ceci, fais pas cela etc.… » Alors il s’en est libéré comme d’un carcan, comme des chaînes aux pieds tel un âne entravé. Il fallait qu’il s’en sorte pour vivre sa vie d’homme debout…et il avait certainement raison !

            Mais voilà : quel horizon lui restait-il, à cet homme ? Car j’ai constaté : livré à lui-même, à ses désirs, à ses phantasmes, alors tout pouvait  arriver. Ego surdimensionné, volonté de puissance, sexualité débridée, suffisance insupportable avec les autres. Il avait oublié même le b-a-ba de la vie en société : « Ma liberté s’arrête là où commence celle des autres. »   Je vous demande : « Quand on devient esclave de soi-même, où est la liberté??? »

            Tant qu’on voit la religion comme une prison bonne pour les naïfs, on a raison de vouloir en sortir. C’est ce que font des tas de gens en France, avec un accent fleurant bon mai 68…  Mais il faut se rendre compte que le christianisme est beaucoup plus qu’une morale un peu ringarde. C’est l’Evangile vécu. C’est quelqu’un qui te libère de ce qui te tient esclave. Entre nous, il est bon de se regarder de temps en temps : « Qu’est-ce qui m’attache, qui m’empêche d’être libre ? » Si c’est le tabac, c’est moins grave. Mais chacun sait qu’il existe des addictions pires que le tabac !

            Jésus a fait bien des miracles, guéri des lépreux, des aveugles etc.… Mais il ne s’arrêtait pas là, il savait « ce qu’il y a dans l’homme ». Alors, chaque fois que Jésus guérit quelqu’un, il y a comme un appel profond, profond comme le brame du cerf en forêt de Compiègne. C’est flagrant dans la guérison du paralytique. Et dans la guérison de l’aveugle-né en St Jean.  Jésus lui rend la vue, oui, mais il lui ouvre aussi les yeux du cœur…St Paul a des mots très forts là-dessus.

            Cette libération de toi-même a deux facettes. D’abord elle te jette dans les bras du Dieu d’amour tel que Jésus te le montre. Ensuite elle te fait sortir de ton moi, ce moi que tu chouchoutes. Pour toi désormais, il se produit un changement radical : seuls les autres comptent. J’ai déjà parlé de ce gamin à qui j’avais donné un bout de pain, et qui, instinctivement, cherchait des yeux avec qui partager.

            J’étais récemment chez des amis, avec plein de jeunes couples et de bons copains passant leur temps à se charrier les uns les autres. Et j’étais un peu triste car personne ne m’a accompagné à la messe du dimanche. Mais j’ai trouvé des gens bien dans leur peau, aimant la vie. Et qui chantaient en chœur la chanson de Florent Pagny : « Vous n’aurez pas ma liberté. » J’avais envie de leur dire : « L’Evangile vous offre cette liberté. » J’en avais envie, mais je ne l’ai pas dit.

            Thomas Merton me le rappelle : « Il faut que j’apprenne à « me quitter » pour me trouver, en m’abandonnant à l’amour de Dieu. »

 

vendredi 27 octobre 2023

Dieu est libre

 


 

            Sur les marchés africains, on te propose un prix. Après, il faut marchander. Et si tu ne marchandes pas, on te prendra pour un blanc, ou pour un naïf qui ne connaît pas la vie… On te dit un prix, et s’en suit tout  un jeu de scène ; c’est la guerre des nerfs : départs outrés, appels contrits du marchand, jusqu'à ce qu’on s’entende.

            Avec Dieu, on ne marchande pas. Marion Muller-Collard dit que Dieu n’accepte pas les contrats, il n’est attaché à aucun contrat, il est libre. Et Marion, dans « l’Autre Dieu », avec son enfant malade, revit littéralement l’histoire de Job.

            Le livre de Job est long. Nous savons ce qui est arrivé à Job, un bon type, un ami de Dieu, honnête,  pieux  et tout et tout. D’ailleurs cela se voyait : tout lui réussissait !.. Et puis c’est la cata ! Job perd tout. Et, tout au long de cette histoire, les amis de Job essaient de le raisonner : « Tu as dû faire une grosse bêtise pour que Dieu t’ait lâché. Ce faisant, tu as rompu le contrat que tu avais passé avec Dieu. Tu ne dois t’en prendre qu’à toi-même ! » Et Job, obstinément, de protester de son innocence. Alors, au fil des pages, Dieu prend la parole et daigne expliquer…qu’il n’a jamais fait de contrat avec Job! Dieu est libre. Avec Job, il n’y a jamais eu de donnant-donnant, ce jeu minable où Dieu se mue en commerçant. Quoique… l’Ancienne Alliance ait toutes les allures d’un contrat !

            Bien des gens ont du mal à comprendre que Dieu est libre, absolument. Ils pensent faire un contrat implicite avec Lui : « Si je fais bien, tu me fais du bien. Si je fais mal, tu me punis. » Des millions de chrétiens pensent comme ça. Or ce n’est pas ça, mais alors pas ça du tout ! Ecoutons Marion Muller une fois encore : «  Jésus de Nazareth a payé de sa vie d’avoir fait voler en éclats les enclos de religiosité qui contraignaient son Dieu immense à n’être que le pauvre signataire d’un contrat. » (L’autre Dieu p 98). Nous libérons Dieu, et nous nous libérons par la même occasion.

            Il y a des signes de la liberté de Dieu, entre autres la gratuité. Voyez vous-mêmes : pourquoi Jésus a chassé les marchands du Temple (Marc 11) ? Parce qu’on n’achète pas Dieu, on n’achète pas l’amour de Dieu. Dieu nous aime, pas parce que nous sommes gentils et pleins de mérites, mais pour que nous répondions à son amour. En clair, Dieu nous aime parce que… c’est nous ! Pas d’autre explication : c’est pour rien, c’est gratuit. C’est une affaire d’amour. Allez demander à tel garçon pourquoi il aime telle fille ? Bien souvent il ne saura que répondre.

            Il faut absolument sortir du donnant-donnant… Un jour au marché, un homme vendait de l’ail. Or c’était en temps de famine, et il bradait son ail pour acheter un peu de mil pour ses enfants. Je lui demande : « Comtien ton ail ? – 50 frs CFA le kilo. »  Je réponds : « Non, je ne te l’achète pas à moins de 100 frs. » Vous auriez vu la tête des gens !

            Nous avons du mal à accepter que Dieu nous aime pour  rien. Alors peut-être est-ce notre mission de chrétiens de montrer que, dans ce monde où tout s’achète et se vend, la gratuité dans notre amour des autres est l’image de la liberté de Dieu. L’heure du bénévolat a sonné depuis longtemps. Une belle réflexion du P. Varillon : « Embrasser une joue jeune et fraîche, c’est agréable. Mais embrasser un lépreux, c’est de l’amour gratuit. »

mardi 18 juillet 2023

4. Liberté de conscience

 

            Voici un axiome bien plus ancien que la Déclaration des Droits de l’Homme : chacun est responsable de ses actes. Responsable de ses actes… Et d’abord : responsable devant sa conscience… Mais si l’on veut empêcher un homme de faire ce que lui dicte sa conscience, on risque d’en faire un esclave, un ilote.

            C’est un débat très ancien, et aussi très moderne ! Il suffit de voir les efforts des dictateurs de tout poil pour empêcher les gens de dire ce qu’ils pensent, comme en Chine ou en Biélorussie,  pour s’en convaincre. Autrefois en France, il ne faisait pas bon être juif ou protestant. Aujourd’hui, il y a des moyens plus propres, mais plus pervers, d’attenter à la liberté de conscience : les « fake news » par exemple, ces mensonges d’Etat devenus un instrument politique. En costume-cravate ou en djellaba, on peut être expert en manipulation des consciences. J’irai jusqu’à dire qu’un kamikaze peut, par devoir de conscience, se faire exploser sur un marché. Ce n’est pas lui le coupable, ce sont les salopards qui l’ont manipulé ! Comme on dit, il faut « chercher les commanditaires ».


            Mais au fond, au fin fond, si l’on peut toujours empêcher de parler, on ne peut atteindre la liberté de penser. Et c’est la grandeur de l’homme. J’ai déjà cité Hetty Hillesum au camp de concentration, je pense aussi à la belle chanson de Florian Pagny : « Vous n’aurez pas ma liberté de penser. » Et je suis persuadé que là où la liberté de conscience est bafouée, cela finira un jour par péter à la figure des dictateurs et autres satrapes, et très violemment encore ! Dès qu’un peuple a goûté à la liberté, aucune répression ne peut lui faire oublier cela… Je me mets dans la peau des femmes iraniennes que l’on veut enfermer encore après leur révolte devant le voile.

            Il s’agit pour les éducateurs de former la conscience des jeunes. Je dis bien : former. Il ne s’agit pas de formater, mais de former. Les Jeunesses Hitlériennes, c’était du formatage ; le scoutisme, c’est de la formation. Préparer des jeunes capables de changer la société, telle que la rêvaient ces six humanitaires assassinés au Niger. Des jeunes lucides, qui osent parler, et qu’on laisse parler !

            Je crois que nos démocraties, s’inspirant de l’Evangile même sans le dire, ont un trésor de liberté à apporter au monde. Il s’agit de construire au niveau mondial, une société où ma liberté rencontre celle de mon voisin. On peut rêver, et pourtant on n’est pas loin d’une société d’amour.

            Dans sa déclaration sur la liberté religieuse au n°8, le Concile Vatican 2 déclarait : «  [Il s’agit] de former des hommes qui portent sur les choses un jugement personnel, agissent en esprit de responsabilité, et aspirent à ce qui est vrai et juste, en collaborant avec d’autres. »…

            Voltaire et Diderot avaient-ils dit mieux ?

samedi 1 avril 2023

3. Ma mission : libérer les hommes.

 


On se trompe souvent sur la Mission. Combien de fois, rentré en France, ai-je entendu : « Combien as-tu fait d’adeptes là-bas ? » Misère ! Comme si la mission consistait à recruter des troupes catholiques pour lutter contre l’islam, le paganisme et le diable !!! J’avais envie de répondre : « Cher ami, tu es à côté de la plaque ! Tu sais, sur le plan des statistiques, je ne suis pas très rentable !». »

            La Mission, c’est annoncer l’Evangile. D’accord, mais comment annoncer l’Evangile à quelqu’un qui est par terre, qui a peur, qui n’est plus maître de sa vie? Jésus a guéri le paralytique, mais il lui a dit aussi : « Lève-toi ! »… D’expérience, je sais que le premier geste de la Mission, c’est d’aider les pauvres à se lever.

            Je ne parle pas seulement de ceux qui ont les poches perpétuellement trouées. Il y a aussi, et surtout, ceux que la peur tient courbés, tremblants, cherchant toujours à faire plaisir aux grands. Ah ! La peur dans les yeux ! Ceux-là, il faut les aider à devenir des hommes libres, fiers, droits dans leurs bottes. Les aider tous, croyants ou pas, jeunes ou moins jeunes. Car seuls des hommes libres sont capables d’entendre le message d’amour de l’Evangile.

            En cela, la Mission telle que je l’ai connue, se rapproche de la fameuse « théologie de la libération » d’Amérique Latine. J’ai rencontré maints prêtres de retour du Brésil. De vraies rencontres, où tout naturellement nous étions de plain-pied les uns avec les autres. Pour le Nord-Cameroun, j’affirme que la libération des pauvres a été le ciment de notre pastorale. Une pastorale boostée, encouragée par notre évêque… J’affirme que la Mission, ici comme ailleurs en Europe, sans son message de libération des humiliés, des sans-papiers, des réfugiés, ne serait que du racolage.           

            Bon et après,  une fois que l’homme s’est mis debout ? Après, c’est le secret de Dieu. En tous cas, est-ce pensable de dire à un malien, à un érythréen : « Après ce qu’on a fait pour toi, j’espère que tu te feras catholique ??? » Pour guérir le fils du centurion, Jésus n’a pas demandé sa carte d’identité au papa ! Il n’a vu qu’un homme écrasé par le chagrin. Notre évêque avait l’habitude de dire à propos des « dispensaires de la mission » : « Il n’y a pas de piqûre catholique. »

            Pour finir, rappelons la parabole du semeur. Prêcher l’Evangile à un homme qui n’est pas libre, c’est comme si tu semais le grain dans les cailloux Avant de semer, prépare la terre, fais-la respirer ! J’aime bien ce que dit Xavier de Maupeou, évêque au Brésil : « J’ai écrit un texte contre l’avortement, en demandant pourquoi  ils ne luttaient pas contre l’avortement qui vient de la faim, des mauvais traitements ? » Et Zundel : « Le problème, c’est de savoir si nous pouvons devenir des hommes. »

mardi 3 janvier 2023

Un malentendu tragique.

 en ce début d'année, nous continuons notre réflexion sur la liberté. Bonne année!


 

            Regardons l’Evangile. En Jean 8/31-34, Jésus indique nettement qu’il vient libérer les hommes de l’esclavage du péché. Ses interlocuteurs, des juifs, ne comprennent pas. D’où leur cri du cœur : « Jamais nous n’avons été esclaves de personne ! » Ils n’ont pas compris…  Et comment auraient-ils pu comprendre ? La seule libération qu’ils attendaient était politique : se libérer de l’occupant romain. Allez dire à un résistant du Vercors en 1944 : « Jésus vient te libérer du péché. » Je crois qu’il vous aurait regardé de travers !  

            Et pourtant, Jésus a bel et bien fait des signes de libération. Des signes qui, comme de vrais signes, invitent à aller plus loin que ce que l’on voit. Jésus n’arrête pas de guérir les gens, des paralysés, des sourds, mais c’est toujours pour montrer qu’au-delà de la pitié pour les malades – pitié bien réelle  - il veut les guérir du mal intérieur, du péché, du véritable esclavage qui maintient l’homme aveugle et paralysé sur le chemin de Dieu,  sourd et bouché aux appels de Dieu.

            En guérissant les gens à ras de terre, rejetés comme les lépreux, condamnés comme la femme adultère, Jésus fait un vrai travail de libération. Mais alors, un malentendu tragique s’installe… A l’instar des 10 lépreux dont un seul vient remercier Jésus, ce qui intéresse les gens, c’est de guérir un point c’est tout. Le péché quand ? Le péché où ? Ils n’en n’ont rien à faire ! D’où cette énorme frustration qui monte à partir du milieu de l’Evangile, frustration qui mènera  aux hurlements du « Crucifie-le ! », et à la déception des pèlerins d’Emmaüs.

            Sommes-nous plus malins aujourd’hui ? Qui parmi nous a vraiment envie de se sortir du péché ?  Allez demander à ceux qui veulent faire baptiser leur petit : « Pourquoi voulez-vous le baptiser ? » Le plus souvent on vous répondra : « C’est pour qu’il soit protégé. » Protégé de quoi ? De qui ? Du mauvais œil peut-être ? Mais du péché ???

            Bon, c’est toujours facile de se frapper la poitrine sur celle des autres. Mais le problème est bien un problème personnel, intérieur, fondamental : de quoi moi, chrétien, ai-je besoin de me libérer ? Qu’est-ce qui me rend aveugle, paralysé ? Ce n’est déjà pas facile de se protéger du Covid 19, mais ne suis-je pas malade aussi de l’intérieur, comme bien des poires à l’étalage, belles au-dehors mais gâtées à cœur ?...

            Chacun est appelé à faire la lumière sur soi-même. Car, comme dit Jésus à Nicodème : « Il faut naître de nouveau. » Et Jacques Dherbomez de commenter : « Nous avons à naître comme enfants de Dieu. Comme la lumière est au départ de la Création, la lumière de Pâques annonce une nouvelle Création. »  

 

dimanche 20 novembre 2022

A quelque chose malheur est bon

 

             Oui, les scandales qui secouent l’Eglise ont ceci de bon : tout le monde se dit : « Alors, qu’est-ce qu’on fait ? » Ou bien on quitte le bateau avant qu’il ne coule, ou bien on appelle à  une réforme en profondeur.   

            Cette réforme est plus ou moins entre les mains de nous tous, mais elle ne nous lance pas dans les nuages. Tout le monde sait que l’Eglise est une chose sainte, mais qu’elle est entre les mains d’hommes pécheurs, avec lesquels l’Esprit Saint a fort à faire. C’est come ça depuis St Pierre ! Donc, la seule attitude vraiment responsable est de faire avec, en travaillant pour que ça change,  pour que l’Eglise soit moins boiteuse. On va y travailler bravement, dans la clarté.

            Un constat : ces histoires de mœurs contribuent à faire descendre le prêtre – et l’évêque – de leur piédestal, de leur sacré. Cela leur fera le plus grand bien de rejoindre le peloton de ceux eu celles qui peinent dans la plaine, avec leurs problèmes d’argent, de famille… et avec leurs défauts !   A quoi cela sert-il de se crisper sur l’identité du prêtre ? Les chutes n’en seront plus que retentissantes !

            Voilà en négatif une première réflexion. Une autre, plus positive peut-être, serait de prendre à bras le corps le problème du statut du prêtre. D’abord, la formation des jeunes. Il semble que bien des séminaires (pas tous) contribuent à former des êtres à part, aseptisés, sacrés. Souhaitons fortement que les jeunes prêtres ne soient pas seulement sympas et sportifs, mais qu’ils soient aussi ouverts et audacieux, moins liturges et plus inventifs, moins hommes d’appareil et plus autonomes, prêts à retrouver les intuitions du Concile Vatican 2 sur l’Eglise servante et pauvre.

            Autre chose. Il faudra bien poser,  et on le souhaite au plus haut niveau, encore et toujours, la question que tant de chrétiens se posent : celle du célibat du prêtre et celle de l’ordination des femmes comme diaconesses ou prêtres.   Sortir de la mentalité « coutume immémoriale » pour penser l’Eglise du 21èmesiècle. Bien sûr cela ne résoudra pas tout, et il y aura encore d’autres scandales, il y en a eu depuis le début de l’Eglise. Mais un jour ou l’autre il faudra faire sauter les verrous qui, à la longue, finissent par devenir d’une bêtise inconcevable. L’Eglise n’est pas « du monde » disons-nous ? Mais, entre autres, pourquoi ne regarde-t-elle pas un peu plus la place des femmes dans le monde d’aujourd’hui, en politique, dans les affaires, voire dans les autres confessions chrétiennes ??? Sur ce chapitre, « le monde » aurait bien des choses à apprendre à l’Eglise, ne lui en déplaise !

            Des voix de plus en plus nombreuses se joignent à ceux qui crient « Faut que ça change ! »... Ce que je dis là n’est pas bien construit, n’est pas bien pensé. Mais ce ne veut être qu’un cri ; dans certaines circonstances, un cri vaut mieux que mille discours. Quand la maison brûle, on ne va pas s’asseoir pour discuter pourquoi et comment le feu a démarré.

            Si d’autres pensent comme moi, on ne sera jamais de trop pour enfoncer ensemble le même clou !

jeudi 17 novembre 2022

1. Il y a des mots précieux.

 Nous commencons aujourd'hui ,une nouvelle série de réflexions sur "la liberté". Réflexions que vous pouvez retrouver dans un petit livre récent que je viens de publier :"Les choses de la vie" (me le demander). Toujours dans l'idée que les plus petites choses de notre vie, ont toutes un parfum d'éternité.


            Il y a des mots précieux, qui disent les trésors que nous portons. Parmi ces mots, il y en a un si fort, si beau, si vrai, que nous ne nous lassons pas d’en parler : la liberté.

            Quand on parle de liberté à un français, il pense tout de suite : Révolution, Libération. Ce sont des mots qui nous font vivre encore aujourd’hui… Mais on a un peu tendance à mettre la liberté à toutes les sauces !!! En mai 68, on entendait : « Il est interdit d’interdire ! » C’est un peu bébête, car en clair cela veut dire que chacun est libre de faire ce qu’il veut. C’est très bien, mais alors toute vie en société devient impossible, car – rappelons-le – ma liberté s’arrête là où commence celle des autres.

            Disons-le crûment : pour parler bien de la liberté, il faut en avoir été privé. Privé pas pour huit jours, mais pour des tranches de vie que l’on ne retrouvera plus : dix ans et plus. Quand on lit « L’archipel du goulag » de Soljenitsyne, on comprend ce que peut être une vie d’esclave. Nous autres occidentaux, nous ne savons plus ce que signifie être enfermés, la peur au ventre, être torturés sur fond de désespoir, des années durant.  Des gens arrachés à leur maison, comme ça, sans motif clair, et condamnés à 10 ans, 15 ans. Quand ils en sortaient, on les rejugeait, et va pour 10 ans de plus…  J’étais à Prague en 1987 ; juste avant la « Révolution de velours ». Passant devant une caserne russe, j’ai ramassé un petit pavé et, héroïquement,  j’ai écrit dessus « svoboda », liberté… Je n’ai eu droit qu’au sourire bonasse de la sentinelle. Mais les tchèques, à voix basse,  parlaient de la France comme d’une sorte de paradis, et le Printemps de Prague comme d’une espérance perdue. Le phare des jeunes, c’était Taizé.

            Nous allons essayer de creuser encore ce que veut dire liberté. Car cela va profond, plus profond qu’une devise sur le fronton d’une mairie. Si la liberté nous tient tellement à cœur, c’est qu’elle atteint le cœur de notre vie, l’intérieur de chacun. Cela va plus loin que les pavés de mai 68 ! Au vrai, c’est notre dignité d’homme qui est en jeu. Aucun enfant de Dieu ne peut vivre sans liberté. Une personne qui, telle Angéla Merkel, a vécu 30 ans dans un pays privé de liberté, sait d’expérience que la liberté est un trésor. D’où ses réactions face à la Chine, aux populismes.

            Sans aller si loin,  disons qu’aujourd’hui encore, on peut devenir esclave – en langage moderne : accro à la société de consommation !  La boulimie peut devenir un fer aux pieds,  et l’argent facile.

            Une image qui  ne cesse de m’habiter : les chevaux de Camargue. Tous ces Crins Blancs, crinière au vent, galopant dans le petit matin, à la fois puissants et légers : une merveille ! Ils ne sont attachés à rien, ne doivent rien à personne. On dirait qu’ils sont là pour faire vivre le paysage. Ces chevaux sont pour moi un symbole de liberté. Si aujourd’hui nous redécouvrons la vie sauvage, n’est-ce pas aussi un rêve de liberté que nous poursuivons ?


samedi 8 octobre 2022

Plaidoyer

 

             Je reviens d’une exposition des œuvres de Branksi à la cité des Arts de rue, de Marseille. On y fait bonne place à l’imagination et à l’inédit, au gentiment farfelu. Le tout sur fond d’humour, un humour fort contestataire. Cela ne manque pas de plaire à nous français, à nos tripes voltairiennes et toujours un peu soixante-huitardes.

            J’ai découvert avec bonheur que les artistes anglais ne sont pas en reste dans la contestation. Ils vont jusqu’à donner une face de chimpanzé à la Queen, à emmener la Joconde dans un caddy, d’équiper ladite Joconde d’un bazooka. C’est sympa !.. Une des œuvres-phare de l'exposition est un black-block, casquette à l’envers et cagoule de rigueur ; mais là nous touchons à la poésie, car au lieu d’un pavé, le garçon s’apprête à lancer … un bouquet de fleurs.

            On fait les yeux ronds, on rit, on entre dans le jeu… Une seule chose me chiffonne, c’est le sort que l’artiste fait à la police, souvent représentée sous un jour assez méchant. Les policiers sont bien sûr dramatiquement bardés de cuir et de boucliers, menaçants, ressemblant davantage aux milices iraniennes  qu’aux braves bobbies londoniens .

            Je trouve que caricaturer la police est un sport facile. On est sûr des applaudissements des casseurs et autres dealers qui rêvent d’un monde où les flics resteraient assis à prendre des photos alors qu’on casse les vitrines…  On éveille ainsi le soupçon du brave citoyen, toujours prêt à se mettre du côté du plus faible.

            Il est facile de contester la police mais dites-moi : si vous étiez dans une manif, préféreriez-vous avoir affaire à la milice privée Wagner ou aux gros-bras du Burkina-Faso ou de la RCA ? Pas à dire, je me prends à admirer le calme et la retenue de la plupart des agents, et surtout leur sens du service. Pour tout dire, ils m’aident à comprendre ce que veut dire « service public ».     Foin de la contestation facile, analysons bien ce que veut dire « forces de l’ordre » ; alors peut-être, peut-être serons-nous un peu plus indulgents et objectifs.

lundi 3 octobre 2022

Colère

 

             Colère, c’est un mot à la mode ! Si une manif ne montre pas de colère, ce n’est pas une vraie !

            Je ne veux pas entrer dans cette banalité, pourtant je me sens vraiment en  colère après cette émission sur les tableaux célèbres  (Arte, dimanche 2/10 à 17h45). Alors là : colère et scandale, enfer et putréfaction, tout ce que vous voudrez !

            Que l’on parle d’expertise de tableaux avec toute une panoplie d’appareils et de doctes spécialistes, passe encore ; mais qu’ensuite on nous raconte les mésaventures d’un commissaire priseur qui trouve qu’un tableau à 85 millions de dollars, ce n’est pas cher vendu, on va où là ? On se moque de qui ?

            Il est fort possible que l’acheteur éventuel soit un mécène et qu’il vole au secours des petits somaliens qui ont faim. Ce qui reste à prouver d’ailleurs. Mais le scandale n’est pas là. Il est dans le fait qu’on s’empare du sujet pour en faire une émission télévisée, qu’on étale ces sommes faramineuses à l’instar du cachet des grands joueurs de foot, alors que des gens risquent leur peau pour apporter de quoi manger aux enfants du Yémen ou du Burkina-Faso… Voilà la colère : on révèle complaisamment des sommes stratosphériques au nez et à la barbe des pauvres, et ça pour un petit tableau qui a de fortes chances d’aller dormir dans un coffre-fort à cause de sa valeur.

        Depuis 50 ans, le monde a fait de vraiment grands progrès dans l’aide aux pauvres de la planète. Qu’une famine   pointe son nez terrible dans un coin de l’hémisphère sud, et tout en mouvement de solidarité se dessine ; que des migrants se noient en Méditerranée et c’est l’émotion générale. Alors, s’il vous plaît, regardons en aval et faisons campagne, soit pour cacher le prix des tableaux (ce qui est assez hypocrite !), soit pour « rendre » aux pauvres – je dis bien « rendre » - l’argent de la vente.

            Croyants ou pas, nous pouvons faire écho à ce sacré vieux Job sur son fumier :

«
 La Sagesse où la trouver ? On ne peut l’échanger contre de l’or massif. »

                                                                                              Job 28/12

jeudi 29 septembre 2022

7. Dans l’Evangile, on marche en grognant.

 



            Il faut se rendre à l’évidence : dans les évangiles on raconte comment les apôtres ont tout laissé pour suivre Jésus. C’est bien, mais pourquoi l’ont-ils suivi ? Ont-ils été attirés par une force mystérieuse comme l’aimant attire la limaille de fer ? Pourtant, quand on lit entre les lignes, on peut soupçonner que le démarrage a parfois été pénible !

            Pour certains, ils ont suivi sans discuter, ou presque : ainsi   Pierre, Jacques et Jean qui semblent avoir emboîté le pas sans problèmes. Mais pour d’autres ? Depuis Natanaël grognant que « de Nazareth rien ne peut sortir de bon », jusqu’à Matthieu qui, d’après le tableau du Caravage, n’en croit pas ses oreilles quand Jésus l’appelle ?

            Il y a mieux : l’évangile nous dit que les Douze ont suivi Jésus. Mais qu’avaient-ils en tête ? Pourquoi Jésus les a-t-il fait marcher ? En courant les routes de Galilée, ces garçons se sont posé la question : on marche oui, mais vers où ???

            Et cela les a travaillés pendant trois ans. Ils l’ont traînée, cette question, ont cherché des réponses… La foi en Jésus c’est bien, mais avec ça on va où ? Au début,  ils ont tenté de donner une réponse bien précise, à leur portée : « On va remettre sur pieds le royaume d’Israël. On sera tous ministres dans le Royaume ! »  Rien que ça ! 

            Alors, patiemment, amoureusement, Jésus lui-même les amène à comprendre : on marche vers une lumière, vers un Royaume qui n’est pas de ce monde, mais que vous ne pouvez pas imaginer tellement ce sera beau.

            Les apôtres comprennent peut-être... Mais tout de même, on va dans le mur ! Notre marche  finit par un mur ! Pourquoi la Croix ? Pourquoi cet échec terrible ? Il a fallu la Résurrection pour qu’ils comprennent que leur marche avec Jésus doit passer par la croix  et par la mort pour arriver à la lumière. Chacun comprendra… Il comprendra : pas seulement avec sa tête, mais avec son cœur, qu’on ne peut atteindre le Royaume qu’en prenant sa croix. C’est comme ça et pas autrement ! Alors, bravement, ils sont allés jusqu’au martyre.  

            Voilà un itinéraire peu banal ! Et pourtant, c’est la marche que tout chrétien est appelé à entreprendre. Rien à faire : on n’arrive pas au Royaume dans un fauteuil. Comme dit le pape : « Il faut retrousser ses manches ! » A l’inverse de la publicité qui nous serine : « De plus en plus facile ! De plus en plus rapide ! » Non, quand on choisit   de suivre Jésus,   on ne choisit ni sa croix, ni sa mort, ça arrive tout seul. La foi va jusque là.

            Alors, en grognant, on se lève et on marche.

 

mercredi 24 août 2022

Blessures d’amour

 


            Je connais quelqu’un qui, depuis qu'il est petit, rêve de devenir juge pour enfants. C’est peu banal ! J’imagine, mais j’imagine seulement – car je ne connais rien du métier et assez peu de la personne – qu’il y a là, entre autres,  un désir profond d’aider les gens à cicatriser les blessures d’amour qu’ils ont reçu dans leur jeunesse.  Il y a des enfants malaimés peut-être de leur mère, ignorés ou brutalisés par leur père ; j’imagine que ces enfants sont prêts à faire n’importe quoi pour clamer à la face du monde : « Qui veut m’aimer ? »… Ils le crient à leur façon, et il s’agit d’entendre ce cri, de l’interpréter, et si possible d’aider à cicatriser ces blessures. Mais la blessure d’amour est une des plus difficiles à guérir.

            Un enfant « placé » est parfois compliqué. L’art pour le tuteur et la tutrice (car ce sont souvent des ménages), sera de trouver où  se cache la blessure du petit. Pas facile ! Cela demande des trésors de patience, de délicatesse, d’amour en un mot.

            Ceci pour les enfants. Mais peut-on, à 88 ans, recevoir une blessure d’amour ? Sans vouloir verser dans le gnangnan, je crois que c’est ce qui m’arrive. Voyez plutôt : je suis parfois sidéré par l’absence de Dieu dans notre société française. Dieu ? Au musée ! Je  dis absence, pas hostilité. Dans un sens c’est pire : une maman qui gronde est plus supportable qu’une mère absente, surtout psychologiquement. Pour Dieu, on n’est pas contre, mais on s’en contrefout, ce n’est pas Lui qui va faire bouillir la marmite ! Alors pas de place pour Lui à la maison, même pas, surtout pas, un crucifix au mur.

            L’Amour n’est pas aimé. La source de tout amour est ignorée, alors qu’on vit d’amour, tous les jours. Il y a de quoi être blessé, navré, furieux. L’Amour est relégué au rang des catégories inutiles. Il ne sert à rien… Mais comment voulez-vous que l’amour serve à quelque chose ? Il est l’amour, c’est tout. Et c’est là la seule définition de Dieu. Trouvez-en une autre, vous irez dans le mur.

            En tous cas, je ne demande pas à être guéri, mais à être compris. Si vous pensez que les blessures d’amour existent, voilà la mienne !

lundi 11 juillet 2022

Des questions à l’Eglise

 



            Je ne suis qu’un piéton dans l’Eglise, mais après 62 ans de vie missionnaire, je pense que je peux parler « un peu un peu » comme on dit au Cameroun. Certains y verront impatience et acrimonie, et ils auront raison. Mais on a beau penser tout bas, mieux vaut le dire tout haut. C’est un signe de santé !

            Quand l’Eglise acceptera-t-elle de faire la vérité sur elle-même ? Quand se décidera-t-elle à engager les réformes de fond, signalées entre autres par les réponses multiples et quasi-unanimes lors du Synode au niveau diocésain ? Il y a une telle convergence dans les murmures des catholiques que cela en devient un grondement. Ce grondement va-t-il être entendu « en haut lieu » ?

            Autrement dit, deviennent urgentes des réformes radicales telles que l’accès des femmes à l’ordination et leur statut dans l’Eglise, la fin d’une tradition qui fait du prêtre un homme sacré, à part, souverain dans sa paroisse, l’apprentissage de l’humilité qui aidera l’Eglise à ne plus légiférer pour tous ? Et j’en passe !

            On sent que le pape François voudrait faire avancer  les choses, témoin sa récente décision d’appeler des femmes à participer au bureau responsable de la nomination des évêques. Mais il est bridé, vilipendé, contré par des artistes du rétropédalage ! Où sont-ils, ces artistes?  Suivez mon regard, mais pas seulement à Rome ! Que le pape ne soit pas un souverain absolu, qu’il tienne compte des avis différends, d’accord ; mais grand Dieu, qu’on l’aide à ouvrir les fenêtres qui permettront à l’Eglise de se mettre au diapason du monde, de ce monde qui n’est pas le diable, qui n’a pas attendu l’Eglise pour réfléchir, et où tant de gens aspirent à vivre l’Evangile.

            Que l’on se rende compte que les JMJ et autres pèlerinages de masse  sont de bonnes occasions de montrer au monde que les catholiques existent, mais ce ne sont que des emplâtres sur une jambe de bois, des arbres qui cachent la forêt. Ce n’est pas la conquête du monde qui sauvera l’Eglise, mais d’abord un regard sans concession sur elle-même et le courage de changer. L’Esprit veut agir, qui l’en empêchera ?

            On est en droit de rêver…

dimanche 26 juin 2022

en 2022, l‘homme qui marche, c’est le migrant

 

    
Ceux-là sont partis. Certains ont fui les bombes qui veulent leur voler la liberté. D’autres ont passé deux, trois ans sur la route. Ils ont passé le désert en marchant. Parfois ils ont couru, couru pour échapper à l’horreur. Souvent ils se sont cachés comme des bêtes traquées. D’autres fois, ils ont rêvé d’Europe, dans leurs rêves ou derrière un grillage : ce sont les réfugiés. A Lampedusa, deux mondes se côtoient : les touristes et les immigrés. Mais ceux-ci ne sont pas là pour le fun !

            Ce sont des marcheurs forcés… Rares ceux qui sont partis de leur plein gré ; ils ont été poussés, ou chassés par la guerre, la faim, le manque d’avenir. Parce que, comme tous les hommes, comme chacun de nous, ils cherchent un petit bonheur comme la primevère cherche le soleil. Un coin, rien qu’un tout petit coin où ils puissent trouver un peu de chaleur humaine, un peu d’amitié qui, peut-être, mettra fin à leur longue marche…. vers la liberté.

        Je n’essaie pas de faire du vibrato pour forcer votre pitié! Mais ces migrants-marcheurs, qui s’imposent de plus en plus à notre conscience, sont aussi pour nous des symboles : personne ne quitte sa patrie de gaieté de cœur. Un kosovar disait : « Personne ne quitte son pays pour aller voir le pays d’un autre ! Seuls la souffrance, le malheur et la guerre l’y obligent. » Ceux-là n’ont pas voulu marcher, mais ils sont poussé par l’espérance. Un chant dit : « Si l’espérance t’a fait marcher plus loin que ta peur ! »

            Voilà, tout est dit : le réfugié est pour nous à la fois symbole de malheur, et symbole d’espérance… Dès lors, pour le croyant, le migrant est un rappel , violent parfois, envahissant, débarquant sans crier gare dans la modernité, débarquant comme des oiseaux venus de nulle part et qui envahissent nos jardins, tels ces geais qui arrivent par vagues, épuisés, en septembre.

            Mais le migrant nous rappelle aussi que, nous aussi, nous sommes quelque part des migrants ! Nous ne sommes pas là pour de bon, pas sûrs du lendemain, voués à la mort…. Alors pourquoi ne pas commencer un voyage intérieur à la suite du Christ dès maintenant ? Car ce voyage-là est la réalité de notre vie. Nous les croyants, nous sommes les gens de l’ailleurs, du pas fini, du déménagement.

            C’est dur ce que je dis là. Je risque de me faire traiter d’empêcheur de danser, d’être moqué par les adeptes du « Tout, tout de suite ». Pourtant, comme le migrant qui marche, toi le croyant tu es le porteur d’une espérance un peu folle, celle de rejoindre un monde où il n’y a que l’amour.

            Pour y arriver, à ce monde, commence ton voyage intérieur dès maintenant. Tout de suite. Peu importe ton âge, il n’y a pas d’âge pour se lever et marcher vers le Royaume.

samedi 28 mai 2022

Quand on marche, on rencontre

 

             C’est une expérience, à la fois banale et merveilleuse, que tu fais quand tu marches. Tu ne marches pas dans le désert. D’ailleurs, même dans le désert, tu fais des rencontres !

            Il y a des gens dont les finances sont sans doute assez solides, et qui passent un an, voire deux, à marcher. Tout le monde a lu Afrika Trek, où la famille Poussin n’en finit pas raconter ses mille et une rencontres sur son parcours de 14000kms.

            Les rencontres ne nous laissent pas intact. … On croise des gens assis, d’autres qui marchent. J’ai de grands souvenirs de mes traversées de villages en Afrique. Car en montagne,  tu es obligé de marcher comme tout le monde ! D’ailleurs, l’Afrique de la savane  est le pays où tout le monde marche : les gamins font des kilomètres pour aller à l’école, les malades pour aller au dispensaire, les hommes et les femmes pour ne pas rater le marché à 15kms. Longuement, joyeusement, on marche. Mais pour moi, ce furent des rencontres de communion. Communion avec le village qui s’éveille, avec les gens qui partent aux champs la houe sur l’épaule, avec le jeune homme qui court après sa femme qui l’a quitté dans la nuit, avec les petits vieux qui, dès que possible, prennent le soleil sur leur rocher. Et toi tu t’arrêtes un moment, un mot à droite, un sourire à gauche, une blague pour chacun, et tu passes, heureux.

            Il y a aussi ceux qui marchent avec toi. Et c’est encore une communion ! On parle peu, mais on est ensemble à traverser des merveilles, à rire et parfois à se faire des confidences. Marcher ensemble, c’est une lenteur partagée. Je trouve cela magnifique qu’au temps du TGV, de plus en plus de gens redécouvrent les vertus de la marche ! On retrouve le temps où l’on ne dominait pas la nature, mais où l’on y entrait, sans rien déranger. En humant l’air du temps, surpris par l’envol d’un ramier, accompagné au printemps par le rossignol que tu ne vois jamais, mais dont le chant t’accompagne.

            Si par hasard tu veux entrer dans l’Evangile, ouvre St Luc et lis l’histoire des pèlerins d’Emmaüs. Voilà une histoire de gens qui marchent et qui se rencontrent! Rencontre d’un soir, mais qui laisse derrière elle des cœurs brûlants, éblouis par le passage de Jésus ressuscité.

            Oui, retrouvons les joies de la marche. Tu ne sais jamais qui tu vas rencontrer, mais tu sais d’avance que tu en seras changé.