lundi 3 octobre 2022

Colère

 

             Colère, c’est un mot à la mode ! Si une manif ne montre pas de colère, ce n’est pas une vraie !

            Je ne veux pas entrer dans cette banalité, pourtant je me sens vraiment en  colère après cette émission sur les tableaux célèbres  (Arte, dimanche 2/10 à 17h45). Alors là : colère et scandale, enfer et putréfaction, tout ce que vous voudrez !

            Que l’on parle d’expertise de tableaux avec toute une panoplie d’appareils et de doctes spécialistes, passe encore ; mais qu’ensuite on nous raconte les mésaventures d’un commissaire priseur qui trouve qu’un tableau à 85 millions de dollars, ce n’est pas cher vendu, on va où là ? On se moque de qui ?

            Il est fort possible que l’acheteur éventuel soit un mécène et qu’il vole au secours des petits somaliens qui ont faim. Ce qui reste à prouver d’ailleurs. Mais le scandale n’est pas là. Il est dans le fait qu’on s’empare du sujet pour en faire une émission télévisée, qu’on étale ces sommes faramineuses à l’instar du cachet des grands joueurs de foot, alors que des gens risquent leur peau pour apporter de quoi manger aux enfants du Yémen ou du Burkina-Faso… Voilà la colère : on révèle complaisamment des sommes stratosphériques au nez et à la barbe des pauvres, et ça pour un petit tableau qui a de fortes chances d’aller dormir dans un coffre-fort à cause de sa valeur.

        Depuis 50 ans, le monde a fait de vraiment grands progrès dans l’aide aux pauvres de la planète. Qu’une famine   pointe son nez terrible dans un coin de l’hémisphère sud, et tout en mouvement de solidarité se dessine ; que des migrants se noient en Méditerranée et c’est l’émotion générale. Alors, s’il vous plaît, regardons en aval et faisons campagne, soit pour cacher le prix des tableaux (ce qui est assez hypocrite !), soit pour « rendre » aux pauvres – je dis bien « rendre » - l’argent de la vente.

            Croyants ou pas, nous pouvons faire écho à ce sacré vieux Job sur son fumier :

«
 La Sagesse où la trouver ? On ne peut l’échanger contre de l’or massif. »

                                                                                              Job 28/12

jeudi 29 septembre 2022

7. Dans l’Evangile, on marche en grognant.

 



            Il faut se rendre à l’évidence : dans les évangiles on raconte comment les apôtres ont tout laissé pour suivre Jésus. C’est bien, mais pourquoi l’ont-ils suivi ? Ont-ils été attirés par une force mystérieuse comme l’aimant attire la limaille de fer ? Pourtant, quand on lit entre les lignes, on peut soupçonner que le démarrage a parfois été pénible !

            Pour certains, ils ont suivi sans discuter, ou presque : ainsi   Pierre, Jacques et Jean qui semblent avoir emboîté le pas sans problèmes. Mais pour d’autres ? Depuis Natanaël grognant que « de Nazareth rien ne peut sortir de bon », jusqu’à Matthieu qui, d’après le tableau du Caravage, n’en croit pas ses oreilles quand Jésus l’appelle ?

            Il y a mieux : l’évangile nous dit que les Douze ont suivi Jésus. Mais qu’avaient-ils en tête ? Pourquoi Jésus les a-t-il fait marcher ? En courant les routes de Galilée, ces garçons se sont posé la question : on marche oui, mais vers où ???

            Et cela les a travaillés pendant trois ans. Ils l’ont traînée, cette question, ont cherché des réponses… La foi en Jésus c’est bien, mais avec ça on va où ? Au début,  ils ont tenté de donner une réponse bien précise, à leur portée : « On va remettre sur pieds le royaume d’Israël. On sera tous ministres dans le Royaume ! »  Rien que ça ! 

            Alors, patiemment, amoureusement, Jésus lui-même les amène à comprendre : on marche vers une lumière, vers un Royaume qui n’est pas de ce monde, mais que vous ne pouvez pas imaginer tellement ce sera beau.

            Les apôtres comprennent peut-être... Mais tout de même, on va dans le mur ! Notre marche  finit par un mur ! Pourquoi la Croix ? Pourquoi cet échec terrible ? Il a fallu la Résurrection pour qu’ils comprennent que leur marche avec Jésus doit passer par la croix  et par la mort pour arriver à la lumière. Chacun comprendra… Il comprendra : pas seulement avec sa tête, mais avec son cœur, qu’on ne peut atteindre le Royaume qu’en prenant sa croix. C’est comme ça et pas autrement ! Alors, bravement, ils sont allés jusqu’au martyre.  

            Voilà un itinéraire peu banal ! Et pourtant, c’est la marche que tout chrétien est appelé à entreprendre. Rien à faire : on n’arrive pas au Royaume dans un fauteuil. Comme dit le pape : « Il faut retrousser ses manches ! » A l’inverse de la publicité qui nous serine : « De plus en plus facile ! De plus en plus rapide ! » Non, quand on choisit   de suivre Jésus,   on ne choisit ni sa croix, ni sa mort, ça arrive tout seul. La foi va jusque là.

            Alors, en grognant, on se lève et on marche.

 

mercredi 24 août 2022

Blessures d’amour

 


            Je connais quelqu’un qui, depuis qu'il est petit, rêve de devenir juge pour enfants. C’est peu banal ! J’imagine, mais j’imagine seulement – car je ne connais rien du métier et assez peu de la personne – qu’il y a là, entre autres,  un désir profond d’aider les gens à cicatriser les blessures d’amour qu’ils ont reçu dans leur jeunesse.  Il y a des enfants malaimés peut-être de leur mère, ignorés ou brutalisés par leur père ; j’imagine que ces enfants sont prêts à faire n’importe quoi pour clamer à la face du monde : « Qui veut m’aimer ? »… Ils le crient à leur façon, et il s’agit d’entendre ce cri, de l’interpréter, et si possible d’aider à cicatriser ces blessures. Mais la blessure d’amour est une des plus difficiles à guérir.

            Un enfant « placé » est parfois compliqué. L’art pour le tuteur et la tutrice (car ce sont souvent des ménages), sera de trouver où  se cache la blessure du petit. Pas facile ! Cela demande des trésors de patience, de délicatesse, d’amour en un mot.

            Ceci pour les enfants. Mais peut-on, à 88 ans, recevoir une blessure d’amour ? Sans vouloir verser dans le gnangnan, je crois que c’est ce qui m’arrive. Voyez plutôt : je suis parfois sidéré par l’absence de Dieu dans notre société française. Dieu ? Au musée ! Je  dis absence, pas hostilité. Dans un sens c’est pire : une maman qui gronde est plus supportable qu’une mère absente, surtout psychologiquement. Pour Dieu, on n’est pas contre, mais on s’en contrefout, ce n’est pas Lui qui va faire bouillir la marmite ! Alors pas de place pour Lui à la maison, même pas, surtout pas, un crucifix au mur.

            L’Amour n’est pas aimé. La source de tout amour est ignorée, alors qu’on vit d’amour, tous les jours. Il y a de quoi être blessé, navré, furieux. L’Amour est relégué au rang des catégories inutiles. Il ne sert à rien… Mais comment voulez-vous que l’amour serve à quelque chose ? Il est l’amour, c’est tout. Et c’est là la seule définition de Dieu. Trouvez-en une autre, vous irez dans le mur.

            En tous cas, je ne demande pas à être guéri, mais à être compris. Si vous pensez que les blessures d’amour existent, voilà la mienne !

lundi 11 juillet 2022

Des questions à l’Eglise

 



            Je ne suis qu’un piéton dans l’Eglise, mais après 62 ans de vie missionnaire, je pense que je peux parler « un peu un peu » comme on dit au Cameroun. Certains y verront impatience et acrimonie, et ils auront raison. Mais on a beau penser tout bas, mieux vaut le dire tout haut. C’est un signe de santé !

            Quand l’Eglise acceptera-t-elle de faire la vérité sur elle-même ? Quand se décidera-t-elle à engager les réformes de fond, signalées entre autres par les réponses multiples et quasi-unanimes lors du Synode au niveau diocésain ? Il y a une telle convergence dans les murmures des catholiques que cela en devient un grondement. Ce grondement va-t-il être entendu « en haut lieu » ?

            Autrement dit, deviennent urgentes des réformes radicales telles que l’accès des femmes à l’ordination et leur statut dans l’Eglise, la fin d’une tradition qui fait du prêtre un homme sacré, à part, souverain dans sa paroisse, l’apprentissage de l’humilité qui aidera l’Eglise à ne plus légiférer pour tous ? Et j’en passe !

            On sent que le pape François voudrait faire avancer  les choses, témoin sa récente décision d’appeler des femmes à participer au bureau responsable de la nomination des évêques. Mais il est bridé, vilipendé, contré par des artistes du rétropédalage ! Où sont-ils, ces artistes?  Suivez mon regard, mais pas seulement à Rome ! Que le pape ne soit pas un souverain absolu, qu’il tienne compte des avis différends, d’accord ; mais grand Dieu, qu’on l’aide à ouvrir les fenêtres qui permettront à l’Eglise de se mettre au diapason du monde, de ce monde qui n’est pas le diable, qui n’a pas attendu l’Eglise pour réfléchir, et où tant de gens aspirent à vivre l’Evangile.

            Que l’on se rende compte que les JMJ et autres pèlerinages de masse  sont de bonnes occasions de montrer au monde que les catholiques existent, mais ce ne sont que des emplâtres sur une jambe de bois, des arbres qui cachent la forêt. Ce n’est pas la conquête du monde qui sauvera l’Eglise, mais d’abord un regard sans concession sur elle-même et le courage de changer. L’Esprit veut agir, qui l’en empêchera ?

            On est en droit de rêver…

dimanche 26 juin 2022

en 2022, l‘homme qui marche, c’est le migrant

 

    
Ceux-là sont partis. Certains ont fui les bombes qui veulent leur voler la liberté. D’autres ont passé deux, trois ans sur la route. Ils ont passé le désert en marchant. Parfois ils ont couru, couru pour échapper à l’horreur. Souvent ils se sont cachés comme des bêtes traquées. D’autres fois, ils ont rêvé d’Europe, dans leurs rêves ou derrière un grillage : ce sont les réfugiés. A Lampedusa, deux mondes se côtoient : les touristes et les immigrés. Mais ceux-ci ne sont pas là pour le fun !

            Ce sont des marcheurs forcés… Rares ceux qui sont partis de leur plein gré ; ils ont été poussés, ou chassés par la guerre, la faim, le manque d’avenir. Parce que, comme tous les hommes, comme chacun de nous, ils cherchent un petit bonheur comme la primevère cherche le soleil. Un coin, rien qu’un tout petit coin où ils puissent trouver un peu de chaleur humaine, un peu d’amitié qui, peut-être, mettra fin à leur longue marche…. vers la liberté.

        Je n’essaie pas de faire du vibrato pour forcer votre pitié! Mais ces migrants-marcheurs, qui s’imposent de plus en plus à notre conscience, sont aussi pour nous des symboles : personne ne quitte sa patrie de gaieté de cœur. Un kosovar disait : « Personne ne quitte son pays pour aller voir le pays d’un autre ! Seuls la souffrance, le malheur et la guerre l’y obligent. » Ceux-là n’ont pas voulu marcher, mais ils sont poussé par l’espérance. Un chant dit : « Si l’espérance t’a fait marcher plus loin que ta peur ! »

            Voilà, tout est dit : le réfugié est pour nous à la fois symbole de malheur, et symbole d’espérance… Dès lors, pour le croyant, le migrant est un rappel , violent parfois, envahissant, débarquant sans crier gare dans la modernité, débarquant comme des oiseaux venus de nulle part et qui envahissent nos jardins, tels ces geais qui arrivent par vagues, épuisés, en septembre.

            Mais le migrant nous rappelle aussi que, nous aussi, nous sommes quelque part des migrants ! Nous ne sommes pas là pour de bon, pas sûrs du lendemain, voués à la mort…. Alors pourquoi ne pas commencer un voyage intérieur à la suite du Christ dès maintenant ? Car ce voyage-là est la réalité de notre vie. Nous les croyants, nous sommes les gens de l’ailleurs, du pas fini, du déménagement.

            C’est dur ce que je dis là. Je risque de me faire traiter d’empêcheur de danser, d’être moqué par les adeptes du « Tout, tout de suite ». Pourtant, comme le migrant qui marche, toi le croyant tu es le porteur d’une espérance un peu folle, celle de rejoindre un monde où il n’y a que l’amour.

            Pour y arriver, à ce monde, commence ton voyage intérieur dès maintenant. Tout de suite. Peu importe ton âge, il n’y a pas d’âge pour se lever et marcher vers le Royaume.

samedi 28 mai 2022

Quand on marche, on rencontre

 

             C’est une expérience, à la fois banale et merveilleuse, que tu fais quand tu marches. Tu ne marches pas dans le désert. D’ailleurs, même dans le désert, tu fais des rencontres !

            Il y a des gens dont les finances sont sans doute assez solides, et qui passent un an, voire deux, à marcher. Tout le monde a lu Afrika Trek, où la famille Poussin n’en finit pas raconter ses mille et une rencontres sur son parcours de 14000kms.

            Les rencontres ne nous laissent pas intact. … On croise des gens assis, d’autres qui marchent. J’ai de grands souvenirs de mes traversées de villages en Afrique. Car en montagne,  tu es obligé de marcher comme tout le monde ! D’ailleurs, l’Afrique de la savane  est le pays où tout le monde marche : les gamins font des kilomètres pour aller à l’école, les malades pour aller au dispensaire, les hommes et les femmes pour ne pas rater le marché à 15kms. Longuement, joyeusement, on marche. Mais pour moi, ce furent des rencontres de communion. Communion avec le village qui s’éveille, avec les gens qui partent aux champs la houe sur l’épaule, avec le jeune homme qui court après sa femme qui l’a quitté dans la nuit, avec les petits vieux qui, dès que possible, prennent le soleil sur leur rocher. Et toi tu t’arrêtes un moment, un mot à droite, un sourire à gauche, une blague pour chacun, et tu passes, heureux.

            Il y a aussi ceux qui marchent avec toi. Et c’est encore une communion ! On parle peu, mais on est ensemble à traverser des merveilles, à rire et parfois à se faire des confidences. Marcher ensemble, c’est une lenteur partagée. Je trouve cela magnifique qu’au temps du TGV, de plus en plus de gens redécouvrent les vertus de la marche ! On retrouve le temps où l’on ne dominait pas la nature, mais où l’on y entrait, sans rien déranger. En humant l’air du temps, surpris par l’envol d’un ramier, accompagné au printemps par le rossignol que tu ne vois jamais, mais dont le chant t’accompagne.

            Si par hasard tu veux entrer dans l’Evangile, ouvre St Luc et lis l’histoire des pèlerins d’Emmaüs. Voilà une histoire de gens qui marchent et qui se rencontrent! Rencontre d’un soir, mais qui laisse derrière elle des cœurs brûlants, éblouis par le passage de Jésus ressuscité.

            Oui, retrouvons les joies de la marche. Tu ne sais jamais qui tu vas rencontrer, mais tu sais d’avance que tu en seras changé.

 

mardi 10 mai 2022

Une expérience: Compostelle

 

 

            Voilà un vrai pèlerinage : prendre, à pied, le chemin de Compostelle. Je dis bien le chemin. Pas le voyage en bus ou même en vélo, mais « cheminer », se mettre dans les pas des pèlerins du Moyen Age, qui, ne pouvant plus aller à Jérusalem occupé par les Turcs, créèrent ce nouveau « camino ».

            Marcher, c’est entrer dans la lenteur, affronter des horizons qui semblent toujours fuir devant vous, comme en Vieille Castille, se mesurer à la montagne dans une montée sans fin où un sommet en cache un autre, plus loin, comme à Villafranca. Loin sont le TGV, la Formule 1 et même la trottinette. Une marche où le sac pèse, par des chemins pas vraiment carrossables, devenus boueux et même bouseux avec la pluie. On redevient un peu sauvage, mais on  a aussi le temps de s’emplir les yeux de beauté.

            Cela, c‘est le côté romantique du chemin de Compostelle. Mais allons plus profond. Bien sûr, on croise des fanas de la performance  (faire tant de kms en  une étape, et pour qui aller à Compostelle ne représente rien d’autre qu’une sort de rallye des Calanques en plus allongé !).  Mais il est bon de donner au pèlerinage son vrai visage : c’est une image qui est l’image de la vie : une lente traversée vers un au-delà qu’on espère, qui se rapproche, qui laisse sa place à l’imprévu des rencontres … et des orages, qui nous révèle à nous-mêmes. Affronter l’obstacle qu’il faut dépasser si l’on veut être fidèle à soi-même ; c’est,  


pour le croyant, une confrontation avec Dieu comme Jacob se battant avec l’Ange.

            Oui, Compostelle est la vraie figure de la vie, où il faut avancer, se battre, tomber et repartir. Lourdes est aussi un vrai pèlerinage, mais la charge symbolique est différente. Compostelle nous aide à imaginer ce que furent les Croisades, cette marche vers Jérusalem, bien plus dangereuse, où l’on risquait sa vie à l’instar du Christ marchant vers sa mort.

            Allons encore plus loin : Compostelle, nous l’avons dit, nous révèle à nous-mêmes, dans la vérité. A ce sujet, j’ai bien aimé le film « St Jacques-La Mecque ». Là, peu à peu, le chemin partagé avec ses aléas soude un groupe très éclaté au départ, mais qui finit par révéler le trésor que porte chacun dans son cœur, l’amitié, le secours mutuel, tout ce qui donne un goût de paradis à la vie ensemble.

            Etre en vérité, dans une vie où chacun, croyant ou pas, est appelé à donner le meilleur de lui-même, tout en sachant ses propres faiblesses.

            Naturellement, ce que je dis là restera inaccessible à celui qui n’a  plus envie de se battre !