samedi 2 novembre 2013

Pierre Rabhi

Est-ce qu'un village de poètes, ça existe? Je n'en connais pas, et pourtant il semble bien que  ce coin de l'Atlas algérien où est né Pierre Rabhi, en soit un. Un village où le regard de chacun enchante le quotidien, où l'oreille de tous entend le tintement d'un seau sur la margelle du puits comme une musique, où les petits gardiens de chèvres apprennent très tôt à contempler, assis là sur leur rocher à longueur de journée, oubliant parfois de surveiller leurs bêtes. Un village où personne n'a peur du silence, où personne n'essaie de remplir le silence avec un walkman aux oreilles; un village où la beauté entre dans les maisons sans forcer la porte, amicalement.

Pour qu'un tel village existe, il nous faut décider que la beauté existe. Mais la beauté brute, pas celle que l'on invente; celle qui s'offre à nous sans qu'on le demande: la femme qui revient du puits, la cruche sur la tête, ne sait pas qu'elle a une démarche de déesse. Si le pépé assis sur son banc devant sa maison à regarder un  chat se couler dans les herbes, n'existait pas, il manquerait quelque chose à la beauté du village.... Et pour voir cette beauté, il suffit d'ouvrir les yeux, un peu, et le cœur, beaucoup.

Il faudrait que chaque pays ait son village de poètes. Peut-être cela changerait-t-il le monde? Déjà le regard d'un seul poète peut changer tout un groupe, y mettre comme une douceur, y glisser comme une musique. Je me souviens du témoignage d'un pilote de Canadair lors des obsèques de mon neveu à Peypin d'Aigues. Il disait :"Frédéric était parmi nous comme un poète au milieu d'une meute de pitbull."

Et s'il y avait dans chaque contrée, chaque ville, chaque banlieue, cinquante, cent, mille poètes?..

jeudi 24 octobre 2013

Déracinés

Bien carré dans mon fauteuil, je regarde les lybiens débarquer, hagards, les yeux vides, étonnés d'être encore en vie, sur les quais de Lampédusa.... Séquence suivante: la rage et le désarroi des licenciés d'Alcatel. On saute ainsi d'une misère à l'autre, mais ma foi on voit tant de choses à la télé qu'on finit par être comme anesthésiés. Surtout si ce n'est pas à notre porte.

Et pourtant, à y bien regarder, ne sommes-nous pas , d'un côté comme de l'autre, de Lampédusa à Alcatel, face à un même drame: celui des déracinés? D'un côté, des gens pour la plupart jeunes, qui à force de se taper la tête contre les murs là-bas, finissent par tenter le désert et la traversée. Et les voilà souvent seuls, sans repères, sans comprendre la langue, errant à Calais ou ailleurs. De l'autre, des gens qui ne comprennent pas bien ce qui leur arrive ni pourquoi ils doivent rester sur le quai. Des déracinés eux aussi. Et à 50 ans, allez recommencer une formation, changer de quai, trouver de nouvelles racines.

Vous me direz qu'on en a vu d'autres: les boat-people, les pieds noirs d'Algérie, tout ça. J'ai moi-même connu "l'exode" en 40, mais ce sont des souvenirs d'enfant: un voyage de plus, un bombardement dans cette maison qui tanguait... Peut-être ce 21ème siècle est-il celui des déracinements. Combien de jeunes qui cherchent du travail, savent à peine où ils sont nés, combien de fois ils ont déménagé, quelle terre ils ont quitté. Ce ne sont pas des réfugiés, loin de là, mais peut-être comprennent-ils, mieux que nous les anciens, la peine des licenciés et l'espérance des réfugiés.

lundi 23 septembre 2013

La paix à tout prix?

Vouloir la paix, c'est évident, tout le monde veut la paix, même le plus sanguinaire. Quoique... La paix, on la demande même à la messe.
La paix comme un but à atteindre, c'est une chose. Reste à savoir comment y arriver. Là-dessus, il faut lire l'article lumineux de Jean-Louis Schlegel dans la Vie du 12 septembre :"La paix à tout prix... sur le dos des peuples?" ... Entre nations "bien élevées", qui cherchent sincèrement le jeu démocratique et qui respectent les moyens pacifiques, le débat, le respect de l'autre, pas de problème. Mais avec les dictatures? Que je sache, on n'a jamais vu un dictateur, qu'il s'appelle Staline ou Kadhafi, régner par la douceur. Pis, si ces gens-là prônèrent la paix entre les nations, ce fut uniquement pour piéger les pays démocratiques, car ils savaient très bien qu'un Etat de droit hésitera toujours devant la coercition et la violence.

Avons-nous oublié les leçons du présent et celles de l'Histoire? Les leçons du présent, ce sont les opposants à Bachar el Hassad. Au début de leur révolte il y a deux ans, ils avaient manifesté pacifiquement. Et qu'ont-ils récolté? Les massacres, les bombes, et pour finir, la mort chimique... Les leçons de l'Histoire, c''est Munich en 1938. Mrs Daladier et Chamberlain en revinrent tout contents, ils avaient "sauvé la paix". Hitler aussi en revint tout content, il avait les mains libres pour étendre la "peste brune" par la guerre. On connaît la suite...

Voilà pourquoi l'initiative du pape, cette "journée de prière pour la paix", m'a laissé songeur. Je n'y ai pas participé, car je ne suis pas d'accord pour la "paix à tout prix". Nous ne cherchons pas la guerre, mais comme dit encore J.L. Schlegel, nous voulons empêcher le méchant de nuire. Au besoin par la coercition et la menace. Ce peut être sur le long terme, comme la coercition économique ou l'isolement diplomatique; ce peut être à court terme, comme la force militaire s'il y a urgence. Pensons-nous que les chebabs de Somalie ou les Boko Haram du Nigéria comprennent le mot "paix", ou simplement "pitié"? Le monde restera-t-il longtemps à se lamenter sans réagir? Alors bravo si Mr Bachar el Hassad détruit son arsenal chimique,  mais faut voir à ne pas se faire rouler! Dans le même temps où nous cherchons "la paix à tout prix", le dictateur cherchera à renforcer son pouvoir, et cela aussi, "à tout prix".

samedi 24 août 2013

Style écclésiastique

      Nous jouons tous, plus ou moins, le personnage que les autres s'attendent à nous voir jouer. Plus ou moins encore, nous devenons prisonniers de ce que la vie nous a fait. On peut alors parler d'un "style". Un député ne parlera pas comme un sportif, le style d'un évêque sera  assez différend de celui d'un SDF. Il y a un look "financier" qui ne sera pas le look "technicien du nucléaire" ou "animateur de show-biz". Et les gens s'attendent à nous voir adopter notre style, même si secrètement ils espèrent que l'avocat ne jouera pas à l'avocat, le financier à l'important, et que l'animateur hors de son show deviendra un homme de la rue, ou un homme tout court... C'est comme ça, le style fait partie de la comédie humaine que presqu'inconsciemment nous sommes appelés à jouer.

      En fait, même si au début nous nous étonnons du style de notre milieu professionnel, assez vite cela nous devient naturel. J'ai parlé d’inconscience. Et nous serions tout étonnés si d'aventure quelqu'n se mettait à jouer les Fernand Raynaud en nous imitant!

      Ainsi, il y a un style "curé". Assez varié d'ailleurs. Cela peut aller du genre aumônier JOC tombé dans la marmite de mai 68, au look plus moderne du jeune abbé branché disant son Office sur son i-pod, en passant par le style fonctionnaire du Vatican, pontifiant, paternel, sûr de sa vérité. Entre nous, ce dernier est comme la ville  d'où il sort : éternel.
      Mais le style "curé" atteint le sublime quand on en arrive à la liturgie. Alors là, attention! Souvent, tel qui a une converstaion tout à fait naturelle dans le privé, change complètement de ton dès qu'il "monte à l'autel". Le discours se met en modulation de fréquence, on traîne sur certaines syllabes à la manière des parisiennes du 16ème. Onction, emphase, déclamation péremptoire, tous les ingrédients sont là pour faire de la liturgie un exercice, sinon insupportable, du moins suffisamment emmerdant pour que l'ennui l'emporte sur la prière.

      Vous me direz comme la servante au Pierre de la Passion :"Toi aussi, tu en es!" Bien sûr que j'en suis, et c'est bien pour cela que j'en parle. Un peu comme Saint-Simon pouvait parler de la cour de Louis XVI. Et je suis d'accord avec celui qui disait - j'ai oublié qui, un sage chinois sans doute - que se moquer de soi-même, c'est bien le commencement de la sagesse.

dimanche 18 août 2013

Une histoire de statues

   Oui, à Lumière les statues ne manquent pas. Les unes couronnées, auréolées d'étoiles, portées par les anges, même perchées sur une espèce de tour à créneaux. D'autres par contre, sont tout à fait simples, sans piédestal ni nuages, telle la charmante petite Vierge Noire de la crypte.
C'est dans cette dernière catégorie que se range la Vierge que l'on vient d'installer sur l'esplanade Jeanne d'Arc, dans un creux de rocher. Elle est à hauteur d'homme, on peut la voir de près, la toucher. Un vrai retour de la Vierge sur terre!... La communauté africaine de Marseille ne s'y est pas trompée, dont les femmes voulaient toutes se faire photographier à côté de Marie, comme pour une photo de famille.

   Le contraste est violent avec la statue voisine, celle de Jeanne d'Arc. Là, il faut bien lever le menton pour la voir là-haut, trois mètres plus haut, sur un imposant piédestal. Elle est là, (presque) aérienne, avec la tête (presque) dans les nuages.
   Au fond, n'était-il pas temps de rapatrier Marie sur notre terre? Pendant des lustres, on en a tellement fait une sorte de déesse-mère, une super-woman, qu'on en a un peu oublié la jeune fille de Nazareth, celle des évangiles et de la vie quotidienne en Palestine. Avec bonheur, le Concile Vatican 2 nous a encouragés à voir un visage plus "humain" de Marie. Marie des repas à préparer, Marie attentive à sa maison, inquiète pour son Fils, et surtout Marie vivant sa foi au quotidien: n'est-ce pas celle-là qu'on a appelé la première chrétienne?
   Cela n'enlève rien à la Vierge de Lourdes, celle des apparitions et des miracles; simplement cela nous rappelle peut-être que la foi n'est pas à vivre seulement à Fatima, à Notre-Dame ou sur la plage de Copacabana, mais qu'elle est rencontre quotidienne avec le Christ.

samedi 27 juillet 2013

Amalgames

Que dirions-nous si quelqu'un s'avisait d'assimiler tous les chrétiens aux lefévristes? On crierait vite fait au scandale, à l'ignorance, et bien sûr à l'inévitable a-mal-game si cher à nos politiques! Et l'on y verrait aussitôt la main perverse des franc-maçons, un coup tordu des laïcards que sais-je?

Et pourtant, n'est-ce pas ce que nous faisons trop souvent en assimilant tous les musulmans aux salafistes? D'un côté nous poussons des cris d'orfraie quand on nous touche, mais de l’autre nous mélangeons allègrement, prêtant une oreille complaisante à la xénophobie de l'extrême-droite.

Cette façon de faire entraîne deux conséquences:
1° la joie des salafistes qui, comme toutes les minorités, font plus de bruit que la majorité modérée, mais prétendent ETRE l'islam... Trappes: que s'est-il passé? Une réaction si bien organisée était-elle spontanée? Ne dit-on pas que, dans les cités de la ville, les salafistes rackettent les commerçants musulmans? Rappelons-nous que ces extrémistes ont été très content de la loi sur le voile. Cela leur a permis de se montrer, de crier à la croisade, à la persécution etc...
2° la déconfiture des musulmans modérés qui, à l'instar de Mme Dounia Bouzar, ne cessent de dénoncer les fondamentalistes de banlieue. Quand nous faisons l'amalgame en criant contre l'islam, nous poussons ces modérés dans les bras des extrémistes, car ils se sentent persécutés, incompris, rejetés; les voilà tout à fait prêts à verser dans le communautarisme et le rejet des "autres".
Voilà ce qui se passe quand nous les chrétiens, nous ne réfléchissons pas plus loin que la statue de Jeanne d'Arc.

Restent bien des interrogations et des problèmes, que seuls les musulmans peuvent résoudre. Par exemple: où est le terreau des salafistes? Qui tire les ficelles? Qu'est-ce qui les fait vivre? Entre autres, je vois deux racines importantes de cet extrèmisme qui se dit musulman:
1° les monarchies du Golfe. Même si l'islam politique semble en perte de vitesse en Egypte, en Tunisie, voire en Iran, ailleurs il reste le jouet des luttes chiites-sunnites pour l'hégémonie aux Proche et Moyen Orient. Hégémonie religieuse peut-être, hégémonie politique sûrement. Les monarchies du Golfe utilisent le fondamentalisme, le financent, pour étendre leur influence... J'espère me tromper, mais est-ce que je me trompe?
2° deuxième terreaui favorable: la quasi-absence de la critique des "textes sacrés" de l'islam. Dans l'Eglise, l'exégèse et la critique de la Bible sont devenues de véritables sciences, qui nous ont permis, sinon de démonter, du moins de marginaliser les tentations de fondamentalisme. Tant que l'islam n'aura pas entrepris ce travail, tant qu'on se contentera de hurler contre les Salmam Rushdie, ou de fusiller des gamins de 15 ans pour "blasphème", d'enfermer les femmes dans leur niqab, on continuera de défigurer une religion respectable, et qui garde une place majeure dans le monde.

Aidons les musulmans modérés, et ils nous aideront.

samedi 13 juillet 2013

L'Histoire bégaie

Inutile d'être grand clerc pour remarquer les multiples ressemblances entre ce qui se passe dans le monde musulman aujourd'hui, et ce que l'Eglise (catholique) a vécu autrefois chez nous. On a l'impression que les crises qu'elle a traversées, les rejets qu'elle a essuyés, les luttes qu'elle a suscitées, se retrouvent dans l'islam contemporain, qu'il soit sunnite ou chiite. Bien sûr il y a des différences notables, il ne faut pas pousser le fil à plomb pour dire que le mur est droit. Mais les similitudes sont d'autant plus frappantes. Voyons plutôt.

Pendant des siècles, il eut connivence entre l'Eglise et le pouvoir politique. Chacun y gagnait... L'Eglise pouvait régir la chrétienté, fût-ce en faisant appel au bras séculier, et de son côté le pouvoir était tenté d'instrumentaliser la religion pour se sacraliser et maintenir l'unité du royaume. A l'intérieur de l'Eglise, les clercs donnaient le ton, le sabre s'alliait avec le goupillon, et l'on sait la place que tenait le haut clergé auprès des princes.... Le temps n'est pas si loin où excommunication était synonyme non seulement d'exclusion, mais parfois de menace pour la vie de l’intéressé. A l'image des fatwa lancées par le pouvoir islamique, et qui attirent non seulement les hurlements de haine, mais les condamnations à mort.

En islam sunnite, il n'y a pas de clergé, mais la charia. Alors que le clergé chiite est au pouvoir en Iran. Un pouvoir étouffant et souvent féroce à ce qu'on dit. C'est un pouvoir totalitaire, convaincu que l'islam ne peut se maintenir que s'il est aux commandes du pays. Dans l'Europe d'autrefois, la même conviction n'avait-elle pas cours, notamment au temps des guerres de religion?

Et puis, en Europe, il y eut le Siècle des Lumières, avec la montée des classes moyennes urbanisées. Avec elle, avec la Réforme, la liberté de conscience et la soif de liberté tout court aboutirent à la Révolution. Tout naturellement l'Eglise, assimilée à la royauté, fut sinon perséciutée, du moins poussée gentiment vers la sortie. Pour beaucoup, l'anticléricalisme eut un parfum de libération. Avec le retour des princes, l'Eglise tenta de reprendre la main. Mais il y eut la séparation de l'Eglise et de l'Etat, la laîcité à la française. Un état de fait largement accepté aujourd'hui, à part quelques nostalgiques d'un retour à la Chrétienté.

Ce que je dis là frise la caricature, mais l'évolution générale ne fut-elle pas celle-là? N'est-ce pas la même évolution que l'on constate aujourd'hui dans le monde musulman? Le sens des multiples "printemps" n'est-il pas le même? Au départ, les révolutions ont réussi à chasser les dictateurs: Ben Ali, Kadhafi etc... Un peu partout, les islamistes ont tenté, et souvent réussi, de récupérer ces révolutions. Or, ce sont surtout les classes moyennes urbaines d'Egypte qui se sont rebellées et ont  organisé, motivé, entrainé les populations. Ce sont elles, les "laïcs", qui tentent de reprendre la main. Les échecs ne manquent pas, telle la révolte contre la théocratie iranienne; et le soupçon qui pèse sur les milices islamistes en Syrie. Mais la soif  de liberté et la réaction contre le pouvoir politico-religieux ne peut s'éteindre.

Un fait significatif: vient de paraître une revue, "Noor" (la lumière) qui se présente elle-même comme voulant promouvoir un "islam des Lumières"!... Mais nous sommes au milieu du gué! Depuis un siècle, les chrétiens se sont attelés à l'étude critique de leurs "textes sacrés". Et le Concile a donné à l'Eglise un nouvel élan, plus évangélique. Je suis certain qun l'islam arrivera un jour ou l'autre à une étude critique du Coran, même si le sujet est encore tabou aujourd’hui. De même, si actuellement le soufisme - l'islam mystique qu'ont rencontré les moines de Tibhirine - n'a pas le vent en poupe, loin de là, n'est-il pas la voie vers un islam plus intérieur, plus tolérant, moins figé sur ses hadiths? Personne ne peut dire comment cela tournera, mais l'évolution parallèle christianisme-islam, avec quelques siècles de distance, permet d'espérer que le vent, et l'Esprit, soufflent du bon côté. Souvent, l'Histoire aime bien bégayer.